D’où nous venons · Livre quatrième
Du côté d’Huguette
Les Mignon, les Chesneau et Cetara · vers 1610-1927

Des graveurs, des brodeuses et des marins
Huguette Mignon, votre arrière-grand-mère, est née à Paris le 7 septembre 1927 et morte à Cognac en 2011. Elle était chirurgien-dentiste, comme son mari Bernard. Son père dessinait, son grand-père gravait : elle venait d’une famille où l’on travaillait l’image.
Son livre est le plus vaste de tous, parce que ses ancêtres viennent de partout. Du Périgord, où une cousine d’un ministre de Louis XV épouse un gentilhomme d’Eyliac. De Saintonge, où des familles protestantes se transmettent les testaments et les greffes. De Tours, où l’on tisse la soie. De Rennes, où un homme apprend à écrire son nom à trente ans passés. Et d’un petit port de la côte amalfitaine, Cetara, d’où partent des pêcheurs vers l’Algérie.
Les sources de ce livre et leurs confluents.
I · Angoumois · vers 1610
Le nom de Béliard

Au début du XVIIe siècle, à Villebois-Lavalette, au sud d’Angoulême, la famille Béliard de Beaupré occupe une position de commandement : Michel Béliard, puis Jean, sont associés à la charge de la place. Le château donne à cette mention une silhouette que l’on retient vite. Il possède exactement le genre de murs qui poussent les familles à employer un peu trop tôt le possessif. Commander une place n’est pas la posséder ; je laisse les murs à leurs propriétaires.
Michel a un frère, Hélie. Et c’est par Hélie que notre histoire touche, pour un instant, l’histoire de France.
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En 1610, un homme d’Angoulême, grand, roux, exalté, hante les routes entre sa ville et Paris. Il s’appelle François Ravaillac. Il a été valet, maître d’école, solliciteur de procès ; il a tenté d’entrer chez les Feuillants, qui l’ont renvoyé ; il entend des voix. Le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, il poignarde Henri IV dans son carrosse.
Pendant son procès, il raconte avoir entendu, avant Pâques, chez un certain Belliard, des propos contre le roi. L’historien angoumoisin Amédée Callandreau a identifié ce Belliard avec Hélie Béliard, le frère de Michel. Hélie avait aidé la mère de Ravaillac, qui vivait dans la misère.
Je tiens à raconter cette rencontre sobrement. Un homme connaît une famille, aide une mère, reçoit un fils. Puis ce fils entre dans l’histoire par un meurtre, et tout ce qui a précédé se trouve relu à la lumière de ce qui a suivi. Ce mécanisme fait partie de l’affaire ; il ne doit pas devenir celui de notre livre. Hélie n’est pas un complice, et nous ne descendons pas de Ravaillac. Nous descendons de Michel, par les femmes : Barbe Béliard de Beaupré, puis sa fille, Julie Testaud, que nous retrouverons en Saintonge.
II · Tours · 1638-1781
Les ouvriers en soie
Au XVIIe siècle, Tours est la capitale française de la soie. Depuis Louis XI, qui y a fait venir des tisseurs italiens, des milliers de métiers battent dans les faubourgs ; on y fabrique des taffetas, des velours et des passementeries pour toute l’Europe. Les Chesneau appartiennent à ce monde.
Le premier Louis Chesneau que je rencontre, et selon toute probabilité notre ancêtre, est maître maçon ; il épouse Marthe Delahaye en 1638, fille d’un maître tondeur de draps. Leur fils Louis est ouvrier en soie ; il épouse Marie Bouchard en 1663 et meurt en 1684. Leur fils, un troisième Louis, baptisé en 1664, épouse en janvier 1689 Marie Deschamps, fille de Guillaume Deschamps, maître passementier — l’artisan qui fabrique les galons, les franges et les cordons des étoffes —, et de Catherine Girault.
À force de rencontrer des Louis Chesneau, on finit par vouloir les faire tenir dans une seule vie. Les actes résistent. Celui de 1689, que je reproduis ici, nomme les deux couples de parents et remet chacun à sa place. Voilà pourquoi j’aime montrer des documents : la page difficile à lire contient parfois une réponse très simple. Il suffit de ne pas demander au registre d’aller aussi vite que nous.
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Une étoffe peut être luxueuse sans que celui qui la fabrique vive dans le luxe. Après Louis viennent Joseph Chesneau, ouvrier en soie lui aussi, puis Pierre Cosme, né à Tours en 1746, qui épouse Marie Fourniau en 1774. Le 3 avril 1781, dans la paroisse Saint-Pierre-le-Puellier, naît leur fils Blaise Ambroise.
Ambroise sera serrurier. Et il quittera la Touraine pour la Bretagne. Je ne sais pas ce qui l’a poussé vers Rennes ; je sais qu’il s’y marie deux fois, la seconde en 1831 avec Mathurine Boulais, fille d’un maçon de Pipriac, et qu’il y meurt en 1854. Les Boulais tenaient leur nom d’un lieu-dit, le Boulay, à Guipry, sur la Vilaine, où Michel Boulais avait épousé Françoise Rouleaux en 1706 : maçons et laboureurs, voisins des Perrault du livre précédent. Leur fils Jules Auguste naît à Rennes le 8 juillet 1836.
III · Rennes · 1705-1808
Charles écrit son nom

Le 3 novembre 1705, à Rennes, un homme d’environ vingt-six ans épouse Jeanne Noué. Le curé l’écrit Charles Dizigny. Charles ne sait pas signer. Il est très probablement né à La Chaise-Baudouin, dans la Manche, près d’Avranches, le 18 décembre 1678 : un fils de laboureurs normands venu chercher fortune dans la capitale bretonne.
Veuf, il se remarie le 2 mai 1713 avec Jacquette Renée Hervé. Et cette fois, au bas de l’acte, il signe : Charledesigné. Huit ans ont passé. Le changement paraît minuscule dans une notice ; pour la main qui l’a réalisé, il a demandé des soirées. Il ne prouve pas que Charles aurait pu écrire une lettre. Il montre qu’il sait tracer les lettres qui le désignent, assez pour les déposer au bas d’un acte. Pour un nom que les rédacteurs écrivaient à leur guise — Dizigny, Dysigny, Designé —, c’est une manière assez nette de reprendre la parole.
Jacquette Renée a vingt-cinq ans. Elle est la fille de Jean Hervé, de la Grande Lande-Morin, en Cesson, et de Nicole Huchet, mariés à Cesson en 1673. Nicole venait très probablement d’une famille de marchands drapiers rennais, les Huchet de la Perrière, qui vendaient le drap et la soie près de la rue Hue, et qui avaient pour clients et parrains le monde du Parlement de Bretagne. Veuve en 1693, elle se montra une mère redoutable : elle fit opposition au mariage de son fils Julien en 1698, puis à celui de son fils Guy en 1701, jusque devant le Parlement et l’officialité. Les deux fils passèrent outre ; la famille se réconcilia, semble-t-il, avant sa mort, en 1705.
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En février 1721 naît sa fille Gillette Françoise. Le 30 mai suivant, Charles meurt dans sa maison de la rue Hue ; il est inhumé dans l’église, après un service solennel. Sa fille le connaît à peine. La signature demeure le geste le plus personnel que nous ayons de lui.
Gillette Françoise Designé a une fille, Gillette Perrine Bertrand, née à Rennes en 1747. Elle épousera un Priour.
IV · Rennes, Melesse · 1524-1794
Les Louail et les Priour
Gilles Pierre Priour, le métayer mort sous la Terreur, portait sans le savoir une longue mémoire. Pour la retrouver, il faut remonter deux siècles et demi, dans la bonne bourgeoisie et la petite noblesse de Rennes.
Le 8 avril 1524, Guillaume Louail épouse Anne du Tronchay, dame de la Saudrais, en Betton, au nord de Rennes. Les Louail sont une famille noble d’ancienne extraction ; leurs armes, écartelées de celles du Tronchay, d’azur à trois channes d’or, seront encore produites au XVIIIe siècle dans les preuves de Saint-Cyr. Leur fils Jean Louail épouse en 1548 une Le Flo, et il est connétable de Rennes de 1557 à 1561 : il commande la milice bourgeoise et la garde des portes de la ville. Son fils Pierre, écuyer, seigneur de la Saudrais, meurt en 1598 et repose sous son tombeau ; il avait épousé damoiselle Gillette de Beaurepère.
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Leur fille Julienne Louail, née à Saint-Grégoire en 1587, épouse Jean Bohuon, marchand libraire à Rennes, petit-fils d’un libraire-imprimeur, Guillaume Chevau, installé avant 1539. La noblesse s’allie au livre. Leur fille Léonarde Bohuon, baptisée à Saint-Sauveur en 1618, épouse Julien Bedault, qui sera inhumé en 1651 dans la nef de Toussaints ; et leur fille Jeanne Bedault épouse à Melesse Pierre Priour, sieur de la Chesnay.
Les Priour de Melesse sont procureurs fiscaux et notaires royaux. Dès 1631, Philippe Priour avait épousé Louise Le Bel, veuve d’un procureur au Parlement, fille de Georges Le Bel, greffier de l’officialité de Rennes. La famille aimait croire qu’elle descendait des Le Bel de la Gavouyère, gentilshommes ; les actes disent autre chose, et je range cette parenté parmi les légendes. Il en va de même d’un certain Payen Freslon, prétendu croisé mort à Mansourah en 1250, que des arbres recopient d’un faussaire du XIXe siècle. Nos ancêtres n’ont pas besoin de croisades inventées.
Génération après génération, les Priour descendent l’échelle sociale. Au milieu du XVIIIe siècle, Gilles Pierre Priour, né à Melesse le 23 juin 1743, n’est plus que métayer, dans une métairie du faubourg Saint-Laurent de Rennes. Il épouse Gillette Perrine Bertrand, la petite-fille de Charles Designé. Et il meurt dans les prisons de Rennes le 31 mai 1794, en pleine Terreur ; je ne sais pas encore pour quelle raison il y avait été enfermé.
Leur fils Jean Marie Priour, laboureur, épouse Anne Marie Louapre, d’Acigné. Leur fille Jeanne Marie naît à Cesson le 8 octobre 1808.
V · Périgord · 1720-1792
Marie de Bertin et le ministre

Revenons au sud. À Périgueux, en 1723, naît Marie de Bertin. Elle appartient à une famille périgourdine en pleine ascension : un Bertin était bourgeois et consul de Périgueux en 1581 ; ses descendants sont devenus écuyers. Autour d’eux gravite la meilleure société de la ville, les Montozon de la Faye, conseillers au présidial, les Fargeot, avocats et consuls. Son cousin, Henri-Léonard Bertin, né en 1720, va faire une carrière éblouissante.
En 1759, en pleine guerre de Sept Ans, Louis XV le nomme contrôleur général des finances. La charge est écrasante : le royaume est endetté, la guerre coûte des fortunes, et Bertin doit trouver l’argent. Il reste ensuite au gouvernement comme secrétaire d’État pendant près de vingt ans. Il s’occupe d’agriculture, de mines, de manufactures. Il crée les premières écoles vétérinaires. Et il se passionne pour la Chine : à partir de 1764, il entretient une correspondance suivie avec les jésuites français de Pékin, qui lui envoient des livres, des dessins, des graines, des minéraux, des instruments. Il fait aménager, dans son domaine de Chatou, un pavillon chinois.
Chatou. Le nom reviendra dans ce volume : Yvonne Huchet y est née en 1926, et votre grand-père en 1947. Les deux chemins n’ont aucun rapport ; j’aime pourtant ces retours géographiques. Une ville contient plusieurs temps de la recherche.
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Marie, elle, épouse le 26 septembre 1752, à Périgueux, Joseph Girard de Langlade de La Belletie, d’une famille de gentilshommes d’Eyliac. Leur fille Marguerite naît à Eyliac le 29 mai 1759. Le portrait de Roslin montre un ministre ; je n’ai trouvé aucun portrait de Marie à placer en face. Je lui laisse son nom et ses actes. Un visage emprunté ferait beaucoup de présence pour très peu de vérité.
Marie meurt à Eyliac le 12 février 1792. Henri-Léonard meurt la même année, en exil. Le rapprochement est frappant ; il ne rapproche pas davantage leurs places dans l’arbre. L’un a sa carrière et ses collections ; l’autre laisse la ligne par laquelle le livre arrive jusqu’à vous.
En 1775, Marguerite épouse Gratien Girard de Langlade, d’une autre branche de la famille. Deux Girard de Langlade qui se marient : les noms se répondent, et il faut garder les parents de chacun pour ne pas les confondre. Leur fille Françoise de Langlade naît à Eyliac le 19 février 1783.
VI · Saintonge · 1726-1839
La sœur nommée

Julie Testaud, la fille de Barbe Béliard, épouse Pierre Mossion en 1726. Nous sommes aux confins de la Saintonge, de l’Angoumois et du Périgord, autour de Montguyon et de Chalais : un pays de marchands, de greffiers, de notaires et de gens de justice — la « basoche » de Montguyon, avec ses sergents royaux, les Mossion, et ses procureurs fiscaux, les Guillier —, où beaucoup de familles sont restées protestantes malgré les persécutions.
En 1754, devant Maître Robin, notaire à Étriac, Jean Testaud fait son testament. Il lègue cinq cents livres à Julie, « sa sœur ». La somme compte ; le mot compte davantage pour celui qui essaie de retrouver la famille. Il ne rapproche pas deux noms par ressemblance : il formule une relation. Je ne sais pas à quelle fréquence le frère et la sœur se voyaient. Le document garde une décision adressée à quelqu’un. C’est une forme de présence assez forte pour traverser les siècles sans qu’on lui ajoute une embrassade.
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Le fils de Julie, Jean Pierre Mossion, a une fille, Marie, née à Chalais en 1757. Elle épouse Jean Rabier et meurt au moulin de Serou, en 1783, à vingt-six ans. Sa fille Jeanne Rabier, née en 1781, épouse un homonyme, François Rabier. Leur fille Catherine naît à Chalais en 1799.
De l’autre côté, à La Roche-Chalais, sur la Dronne, vivent les Doux. Jean François Doux, né à Montendre en 1757, est sergeur, tisserand de serge, fils d’un tailleur d’habits et d’une protestante de Marcillac ; il épouse en 1785 Jeanne Ardouin, fille d’un tisserand né à Jonzac et d’Anne Recourt, protestante elle aussi, mariés en 1752 à Sainte-Foy-la-Grande, l’une des capitales huguenotes de la vallée de la Dordogne. Au temps où le culte réformé était interdit, ces mariages se célébraient souvent « au Désert », dans une grange ou une clairière, devant un pasteur clandestin. Leur fils Jean, né en 1800, est marchand et voiturier. Il épouse Catherine Rabier.
Leur fille Anne Doux naît à La Roche-Chalais le 3 septembre 1839. Elle épousera un pâtissier.
VII · Périgord, Paris · 1805-1861
L’armurier, l’instituteur et le pâtissier

Françoise de Langlade, la petite-fille de Marie de Bertin, épouse en 1810 Bernard Puytorac, armurier. Le métier retient l’attention au milieu des noms composés et des désignations de terres : voici quelqu’un dont le travail concerne des objets qu’il faut fabriquer, ajuster, entretenir. Le mariage ne dit pas qu’une famille aurait perdu sa fortune en s’unissant à un artisan. Il ne dit pas non plus le contraire. Ces scénarios demanderaient des comptes que nous n’avons pas.
Leur fille Marguerite Émilie Puytorac naît en 1811 à Saint-Sulpice-de-Roumagnac, dans la vallée de la Dronne. En 1832, elle épouse Sicaire Mignon, instituteur, né en 1805 au village de Bris. Les Mignon sont là depuis des générations ; le grand-père de Sicaire s’appelait Jean Mignon, dit Chaudru. Sicaire enseigne ; il porte un prénom qu’on ne rencontre qu’en Périgord, celui d’un saint local, et qui suffit à le distinguer de tous les Jean de la famille.
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Marguerite Émilie meurt en 1846, à trente-quatre ans. Leur fils François Adrien, né le 5 avril 1836, a dix ans. Il sera pâtissier. Il épouse Anne Doux, la fille du voiturier de La Roche-Chalais, et le couple s’établit un temps en Gironde, à Cenon, sur la rive droite de Bordeaux, où naît leur fils le 2 décembre 1861 : Abel Justin François Xavier Mignon.
Quatre prénoms préparent assez mal une signature d’artiste. Abel saura faire court au bas de ses feuilles.
La famille s’installe à Paris, dans le VIIe arrondissement. Anne Doux meurt rue Saint-Dominique en 1886 ; François Adrien, avenue de Ségur, en 1906. La pâtisserie n’explique pas la gravure. Il serait pourtant dommage de supprimer le métier du père sous prétexte que celui du fils a laissé des œuvres dans les musées.
VIII · Cetara · 1664-1896
Une moitié de barque

Il faut maintenant traverser la mer. Sur la côte amalfitaine, entre Salerne et Amalfi, un petit port se niche au pied d’une vieille tour de guet : Cetara. Son nom viendrait du latin cetaria, la pêcherie de thons. On y vit de la mer depuis toujours. On y fabrique encore aujourd’hui la colatura di alici, une sauce d’anchois fermentés héritée du garum des Romains.
Les Galano de Cetara sont marins. Ventura Galano, né vers 1664, est marin ; Sabbato Antonio, né vers 1759, l’est aussi. Autour d’eux, les familles de ce livre s’appellent Autuori, Benincasa, Pappalardo, Giordano, D’Acunto, Di Crescenzo. Il y a parmi elles une sage-femme, Luisia Ferraiolo, née vers 1800, et un Bernardo Benincasa, mort presque centenaire en 1858, qualifié de possidente, propriétaire.
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En 1754, les fonctionnaires du roi de Naples dressent le cadastre de tout le royaume : le Catasto onciario. À Cetara, ils enregistrent le foyer de Carlo Autuori, né en 1724, de sa femme Maddalena Annarumma, de leur fils Giuseppe, né en 1752, et de Pascale, le frère de Carlo. Ils possèdent une maison et une moitié de barque.
Une moitié de barque n’est pas une embarcation coupée en deux : le bateau est entier, c’est le droit qui est partagé. Le notaire que je suis se sent presque chez lui devant cette fraction. Qui possède, qui utilise, qui paie, qui reçoit ? Le relevé n’y répond pas. Il a au moins conservé la structure du bien, là où une simple mention de pêcheur aurait laissé l’objet hors champ.
Au XIXe siècle, les pêcheurs de la côte amalfitaine vont chercher plus loin le poisson qui se fait rare : en Sardaigne, en Tunisie, en Algérie. Beaucoup s’installent à Alger, dans les quartiers du port. Salvatore Galano, fils de Romualdo Galano et d’une Benincasa, né à Cetara vers 1865, capitaine pêcheur, est de ceux-là. Avec sa femme, Maria Antonia Autuori, il vit à Alger. Le 9 juillet 1896 naît leur fille : Anna Nathalie Galano.
IX · Rennes, Paris · 1829-1892
La brodeuse et la Commune

Revenons à Rennes. Le 26 octobre 1829, à Acigné, Jean François Lavocat, meunier au moulin d’Acigné, épouse Jeanne Marie Priour, la petite-fille du métayer mort sous la Terreur. Ni l’un ni l’autre ne signe. Les Lavocat sont meuniers et laboureurs depuis des générations dans la campagne rennaise : Jean Lavocat épouse Françoise Colleu à Noyal-sur-Vilaine en 1664 ; Michel Lavocat, son descendant, meurt à Acigné en 1760 ; Pierre, né en 1740 au Pont d’Ohin, épouse Hélène Marguerite Moussault ; François, né en 1776, meunier puis laboureur, épouse sous la Révolution Perrine Duvivier, venue de l’ouest de Rennes, des paroisses de Cintré et de Breteil. C’est leur fils, Jean François, né à Nouvoitou en l’an VI, que nous voyons ici au moulin d’Acigné.
En août 1840, rue Saint-Malo, à Rennes, Jeanne Marie met au monde deux jumelles, Pauline Marie et Anne. Jean François a quitté le moulin : en 1851, il est sépulteur, c’est-à-dire fossoyeur. Le mot rappelle la part physique des funérailles. Nous lisons beaucoup de morts dans les registres ; d’autres devaient accomplir le travail qui les accompagnait.
Pauline devient brodeuse. Le 15 septembre 1862, elle épouse Jules Auguste Chesneau, employé, le fils du serrurier venu de Tours. Et elle signe : Marie Pauline Lavocat. Ses parents n’avaient pas signé en 1829. Entre les deux actes, une génération a passé, et la fille fait un geste que ses parents ne faisaient pas. La brodeuse sait tenir l’aiguille et la plume.
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Leur fille Louise naît à Rennes le 3 novembre 1864. La famille monte à Paris. En 1870, les Prussiens assiègent la capitale ; on a faim, on mange du chat, du chien, du rat. La famille a gardé ce détail : on mangeait du rat. Puis, au printemps 1871, vient la Commune. Et Louise, six ans, aurait crié « Vive la Commune ! » au passage des soldats versaillais.
Je ne sais pas si elle répétait ce qu’elle entendait chez les adultes ou si elle aimait simplement la force des mots. Une enfant n’a pas besoin d’un programme politique pour trouver le moyen d’inquiéter sa famille. Je lui garde sa phrase. Mais les bonnes anecdotes ont un défaut : elles immobilisent les gens. Louise a eu une vie après le cri.
Le 12 juillet 1892, à la mairie du VIe arrondissement, elle épouse Abel Mignon.
X · Paris, Grez-sur-Loing · 1861-1936
Abel, graveur

Abel Mignon est graveur. Il grave au burin et à l’eau-forte, d’après ses propres dessins ou d’après les tableaux des autres. C’est un métier de patience et de précision : chaque trait est creusé dans le cuivre, à l’envers, et ne se voit qu’à l’impression. Le trait imprimé ne raconte ni les reprises ni les hésitations ; il les a absorbées.
Son talent est reconnu : il reçoit la Légion d’honneur en 1908. Le Petit Palais conserve plusieurs de ses feuilles : La Gardeuse d’oies, de 1897 ; La Fée aux iris, de 1907 ; un paysage sous la neige. En 1920, il dessine l’affiche du sixième Emprunt national, où défilent des femmes vêtues des costumes des provinces de France.

Leur fils Marcel naît en 1897 à Grez-sur-Loing, ce village des bords du Loing, près de Fontainebleau, où se retrouvaient depuis les années 1870 des peintres venus de toutes les nations. Les photographies de famille montrent des sorties dans les prés, des journées de plage : on est dehors, les attitudes ont moins de solennité que dans les portraits. Quelqu’un a voulu garder ces journées.
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Leur fille Yvonne Mignon épouse en 1913 Jacques Bouisset. Vous connaissez son visage sans le savoir. Son père, le peintre Firmin Bouisset, l’avait pris pour modèle en 1897 pour une affiche : le Petit Écolier des biscuits LU. Et la sœur de Jacques, Yvonne Bouisset elle aussi, était la petite fille qui écrit sur un mur, en 1892, l’affiche du Chocolat Menier. Deux Yvonne, deux familles : une confusion qui semblait attendre son occasion.

Le Petit Écolier est resté petit. Jacques, lui, a grandi, s’est marié et est devenu l’oncle d’Huguette. C’est une différence appréciable pour sa biographie. La parenté a même l’avantage assez rare de pouvoir être expliquée à un enfant sans lui retirer son goûter.
Abel meurt à Fontainebleau le 30 janvier 1936. Louise lui survit jusqu’en 1949.


XI · Alger, Paris · 1896-1927
Anna, de son nom
Marcel Mignon est dessinateur, comme son père était graveur. Il épouse à Paris une jeune femme née à Alger, fille d’un capitaine pêcheur de Cetara : Anna Galano.
Le souvenir familial dit qu’Anna ne fut pas reçue dans sa belle-famille. Le mot employé était mésalliance. Il a longtemps permis de formuler un refus en donnant l’impression d’énoncer un principe : la personne restait dehors, le vocabulaire gardait bonne mine. On raconte aussi que son nom fut écrit Galand dans le livret de famille, comme pour le rendre plus présentable.
Je n’ai pas besoin de composer à Anna un personnage irréprochable pour lui rendre sa place. Elle pouvait avoir de l’humeur, de mauvaises journées, des avis que les autres ne partageaient pas. Le droit d’appartenir à une famille ne devrait pas être réservé aux gens faciles à recevoir. Son nom est Anna Galano. L’écrire en entier ne répare pas ce qu’elle a pu vivre ; cela évite au moins de prolonger, sous une couverture élégante, la correction de convenance dont la famille a gardé le souvenir.
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Le 7 septembre 1927, dans le XIVe arrondissement de Paris, naît leur fille : Huguette Louise Mignon.
Il suffit de disposer les noms autour d’elle pour comprendre combien une seule étiquette sociale aurait été pauvre. Par son père, un graveur décoré, un pâtissier, un instituteur, un armurier, la cousine d’un ministre, des soyeux de Tours, un fossoyeur et une brodeuse. Par sa mère, des marins de Cetara et une moitié de barque.
Huguette deviendra chirurgien-dentiste. Et elle ira à Alger, la ville de sa mère, où elle rencontrera un jeune confrère né à Rennes, fils d’horloger : Bernard Vargues.
Fin du livre quatrième
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Marie de Bertin et le ministre
Marie de Bertin est sur la ligne d’ascendance. Son cousin Henri-Léonard Bertin, ministre sous Louis XV et Louis XVI, appartient à la parenté collatérale. Le livre les présente ensemble sans confondre prestige familial et filiation.



1723-1792
ancêtre directe
1720-1792
parent collatéral
Chine · collections · échanges savants
Le beau livre ne se contente pas de montrer des noms : il fait dialoguer portraits, lieux, monuments et filiation, avec une légende qui distingue ce qui est établi de ce qui n’est qu’un repère de contexte.
Portrait et château : médiathèque du site ; nymphée : Wikimedia Commons. Filiation et cousinage : édition familiale.