D’où nous venons · Livre troisième
Du côté de Bernard
Les Vargues et leurs affluents · 1643-1949

Quatre sources, une rivière
Bernard Vargues, votre arrière-grand-père, est né à Rennes en 1921 et mort à Lyon en 2003. Il était chirurgien-dentiste, métier de la main juste et du geste mesuré. En remontant vers ses ancêtres, j’ai découvert qu’il n’était pas le premier de la famille à vivre de sa précision : avant lui, il y eut des tailleurs, des couturières, un coupeur, des horlogers, un bijoutier, des tapissiers du roi. Ce livre pourrait s’appeler « le fil et les rouages ».
Quatre sources alimentent cette rivière. La plus ancienne jaillit en Haute-Bretagne en 1643. La deuxième descend des montagnes de Savoie vers le Maine. La troisième naît dans les mas du Quercy, autour de Gourdon. La dernière coule à Paris, au faubourg Saint-Marcel, dans les ateliers des Gobelins. Elles se rejoignent en deux confluents, au Lude en 1879 et à Rennes en 1882, avant de n’en faire qu’une, à Rennes, en 1913.
Les sources de ce livre et leurs confluents.
I · Haute-Bretagne · 1643-1859
La salle basse et la salle de classe

Le 13 mars 1643, à Maure-de-Bretagne, on enterre Jeanne Guischart. Quatre jours plus tard, le 17, vers sept heures du matin, son mari fait venir l’écriture dans la salle basse de sa maison. Il s’appelle Arthur Marchant ; on le dit « le jeune », pour le distinguer d’un autre Arthur. Honorable homme, maître, notaire, sieur de la Lande, il a environ soixante-quinze ans. Toute sa vie, il a donné une forme aux volontés des autres. Ce matin-là, malade, il dicte les siennes.
Il demande à reposer auprès de Jeanne. Il règle ce qui concerne Olivier, son fils. Les legs et les dispositions pieuses prennent place dans la langue du temps. Il ne prépare pas un récit pour des descendants qu’il n’imagine pas ; il s’occupe de ses proches, de ses obligations, de sa femme. Le 20 mars, il est inhumé à son tour. Une semaine a suffi pour que le couple disparaisse des registres.
Je suis notaire moi aussi, et je n’ai jamais lu ce testament sans une forme de confraternité. Il y a peu d’actes plus simples que celui-ci : un homme veut être enterré près de celle qu’il a aimée, et son métier lui donne les mots pour le dire.
D’où venait-il ? Probablement de Carentoir, à quelques lieues de là, où vivaient les Le Marchant, sieurs de Corson et de Quelneuc. En 1590, au temple protestant de Carentoir — car il y avait alors en Haute-Bretagne de petites communautés réformées protégées par quelques seigneurs —, un jeune Arthur Marchant, « non marié », est parrain d’un autre Arthur. Tout porte à croire qu’il s’agit du nôtre, fils d’un premier lit d’Arthur, sieur de Corson ; la preuve formelle reste à trouver. Il aurait donc grandi dans la Réforme avant de finir, notaire respecté, dans une paroisse catholique, enterré près de sa femme dans l’église.
Jeanne Guischart, elle, venait d’une famille de gens de loi : son frère Raoul, notaire, sieur de la Roche, mourra à Lohéac en 1654.
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Olivier Marchant continue la route. Après lui, la lignée passe par les femmes : sa fille Raoulette, puis Péronnelle Pérotheaux, puis Jeanne Delannée. Le nom change à chaque génération, mais le pays reste le même, ces paroisses de schiste et de landes entre Maure, Pipriac et Saint-Séglin, où l’on tisse, où l’on laboure, où l’on meurt dans la paroisse où l’on a été baptisé.
Jeanne Delannée naît à Saint-Séglin le 10 mars 1703. Elle épouse Jan Perrault, venu du village du Fresne, tisserand, texier comme on dit alors. Leur fils Yves naît le 2 novembre 1737. Il a cinquante ans passés quand la Révolution bouleverse les paroisses et crée les communes ; c’est lui, dit la tradition familiale, que Saint-Séglin choisit pour premier maire. Le tisserand avait un fils à qui l’on confiait les affaires du village.
Yves épouse Marguerite Glo, de Trughaire. Leur fils Pierre naît le 29 février 1776 — il ne fêtera son anniversaire qu’une année sur quatre — et reste laboureur à Trughaire toute sa vie. Avec Jeanne Garel, il a un fils, Joseph, né à Saint-Séglin le 12 août 1817.
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Joseph fait ce que ni son père ni son grand-père n’avaient fait : il devient instituteur. En 1849, à Pipriac, il épouse Agathe Laine, fille d’un meunier de Fougeray. Elle a vingt-quatre ans, et elle est institutrice.
Je voudrais qu’on lise ces deux métiers séparément. Dans un arbre rempli de professions masculines, celle d’une femme n’est jamais un détail. Deux vies de travail entrent dans ce mariage. Deux personnes apprennent à lire aux enfants de Pipriac, et parmi ces enfants, en 1852, il y a bientôt la leur : Clémentine, née le 19 juillet.
Agathe meurt le 25 mai 1859, à trente-quatre ans. Clémentine a six ans. Je n’ai ni cahier corrigé de sa main, ni lettre d’une ancienne élève, ni souvenir de sa voix devant une classe. Il reste ce mot, institutrice, assez précis pour qu’elle ne devienne pas seulement l’épouse de quelqu’un.
La famille racontait qu’un Perrault avait été interpellé par Napoléon lors d’une revue, et elle a gardé la phrase impériale avec une fidélité sonore remarquable : « Va te laver, cochon ! » Le nom de celui qui l’aurait reçue s’est moins bien porté. On donnait parfois le rôle à Joseph ; mais Joseph est né en 1817, deux ans après la chute de l’Empire. Son père Pierre, né en 1776, aurait l’âge qu’il faut. L’anecdote reste un souvenir, dont le héros n’est pas identifié. Joseph n’a pas besoin de lui pour mériter une page : il a enseigné toute sa jeunesse, et les actes le disent plus tard rentier à Pipriac.
Clémentine grandit. Nous la retrouverons à Rennes, trente ans plus tard, au bras d’un Parisien.
II · Savoie, Maine · 1665-1856
Deux frères venus d’Ugine

La Savoie ne m’attendait pas de ce côté-là. Je la croyais réservée aux Regairaz, du côté de mon père. Elle est aussi du côté de ma mère, par deux frères.
Michel Gallois naît à Ugine en 1665, Jean en 1672. Leurs parents s’appellent Michel Pécherand-Gallois et Jacquemine Bisilliat-Gardet : de quoi remplir une ligne à eux seuls. Comme tant de jeunes Savoyards de ce temps, les deux garçons descendent de la montagne pour chercher ailleurs une place que leur vallée ne peut pas leur offrir. On les retrouve dans le Maine, à La Ferté-Bernard. Jean y épouse Renée Guilpin en 1699 ; Michel, marchand mercier, y épouse Marguerite Heullant en 1702.
Je ne sais pas lequel est parti le premier, ni comment l’autre l’a rejoint. Mais deux frères installés dans la même ville, loin de chez eux, cela dit déjà quelque chose : on ne part pas seul, on part vers quelqu’un.
En 1711, Jean se remarie au Mans avec Marie Marthe Poulle. Elle est née en 1681 à Torcé-en-Vallée, fille de Mathurin Poulle, notaire royal, et de Marthe Chaumont. Marthe, née au Mans en février 1663, fille de Louis Chaumont, maître chirurgien, et de Louise Langlois, avait épousé Mathurin à seize ans, le 24 octobre 1679 ; elle meurt en 1694, à trente et un ans. Au XVIIe siècle, le chirurgien n’est pas un médecin sorti de la faculté : c’est un homme de métier, formé par apprentissage, qui soigne avec les mains les plaies, les fractures et les brûlures. Le Savoyard entre dans une famille d’actes et de soins.
Leur fils Jean naît à Bonnétable le 3 avril 1713. Il sera marchand drapier. Le drap, c’est la matière des tailleurs : retenez-le, il reviendra. Avec Renée de la Croix, née elle aussi à Torcé, il a un fils, Pierre André, né en 1755, marchand à son tour, qui épouse Anne Françoise Leroy, fille d’un marchand tisserand du Perche. Le tissu passe d’une génération à l’autre comme un héritage.
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Leur fille Anne Françoise naît à Bonnétable le 25 mars 1788. Elle épouse un homme venu de plus loin encore que ses arrière-grands-parents savoyards : Jean Chevignier, né en 1757 au hameau de l’Étang du Chaix, à Saint-Diéry, dans les monts d’Auvergne. Il est bijoutier. Il s’était déjà marié une première fois à Bonnétable, en 1784.
Leur fille Juliette Angeline naît à Bonnétable le 22 septembre 1827. En 1853, elle épouse Louis Eugène Leroux, né à Alençon en 1829, fils d’un aubergiste. Louis Eugène est horloger, et il s’installe au Lude, sur le Loir.
On voit se dessiner, sur quatre générations, une famille de mains habiles : le drapier, le bijoutier, l’horloger. Le fil, le métal précieux, les rouages. C’est au Lude, le 6 mai 1856, que naît leur fille, Louise Marie Leroux. Elle attendra vingt-trois ans qu’un tailleur venu du Quercy passe la porte.
III · Quercy · vers 1695-1879
Le pays des mas

Gourdon domine la Bouriane du haut de sa butte. Autour, le pays s’éparpille en mas, ces hameaux de quelques feux où l’on cultive, où l’on bâtit, où l’on garde les bêtes. C’est là que vivent les Vargues, qu’on écrit parfois Bargues, car le b et le v se confondent volontiers dans la bouche du Quercy.
Le premier que je connais s’appelle Pierre. Il naît vers 1695 et meurt à Gourdon le 30 septembre 1733, vers trente-huit ans. Sa femme, Marie Jougla, lui survit quarante-cinq ans : elle meurt en 1778. Leur fils, Pierre lui aussi, épouse à Gourdon, le 22 février 1770, Antoinette Sarget.
Antoinette mérite qu’on s’arrête. Née à Gourdon le 5 janvier 1747, elle y meurt le 17 février 1844, à quatre-vingt-dix-sept ans. Elle a vu passer Louis XV, la Révolution, l’Empire, la Restauration et Louis-Philippe. Elle a vu son petit-fils Justin atteindre ses trente-cinq ans. Dans ce pays où l’on mourait tôt, elle a tenu près d’un siècle.
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Son fils Guillaume naît le 1er août 1778, à Saint-Romain, aux portes de Gourdon. Cultivateur, il épouse Anne Deviers-Conty, de dix ans son aînée, née à Saint-Cirq-Souillaguet, fille de Jean Deviers et de Marie Mabru, de Dégagnac. Guillaume vit jusqu’en 1856 ; Anne meurt au mas de Frayssé en 1848.
Leur fils Justin Augustin naît à Saint-Cirq-Souillaguet le 15 octobre 1808. Il est cultivateur et maçon, double métier fréquent dans ces campagnes où la terre ne suffit pas à nourrir une famille. Il épouse Élisabeth Dumas, de Gourdon, cultivatrice et fille de service. Il mourra au mas de Jacques en 1890, à quatre-vingt-un ans ; elle, en 1896, à quatre-vingt-onze. Les femmes de cette branche ont décidément l’habitude de durer.
Le 27 mai 1848, à Gourdon, naît leur fils Raymond Germain. Paris vient de faire une révolution ; Gourdon fait les foins.
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Raymond n’est ni cultivateur, ni maçon. Il est tailleur. C’est un métier qui voyage : il suffit d’une aiguille, de ciseaux, d’une craie et de clients. Il quitte le Quercy. Je ne sais ni quand ni par quelle route, mais je sais où il s’arrête : au Lude, dans la Sarthe.
Le 27 avril 1879, il y épouse Louise Marie Leroux, la fille de l’horloger.
C’est le premier confluent de ce livre. Le tailleur du Quercy et la fille d’une lignée de drapiers, de bijoutiers et d’horlogers venus de Savoie et d’Auvergne : deux sources qui ne se connaissaient pas, réunies par le hasard d’une petite ville sur le Loir. Leur fils, dans neuf ans, fera de ces deux héritages un seul métier.
IV · Paris · 1755-1882
Cinq chaises de paille

Pendant ce temps, une autre source coule à Paris, au faubourg Saint-Marcel, là où la Bièvre fait tourner les teintureries et où la manufacture royale des Gobelins tisse les tapisseries du roi.
Jean Charles Bessin y est compagnon tapissier, pensionnaire du roi. Avec Reine Marguerite Gagneux, il a une fille, Madeleine Reine, née le 29 juillet 1755. Deux ans plus tard, Reine Marguerite meurt. Le 20 août 1757, un notaire vient dresser l’inventaire de la maison.
Grâce à lui, nous pouvons entrer. Une table de sapin. Cinq chaises de paille. Une petite pendule. Une carte, des estampes, et neuf portraits dont personne n’a noté les visages. Une vingtaine de livres de dévotion. Le mot « pensionnaire du roi » ferait rêver de dorures ; les matériaux remettent les proportions en place. On peut travailler pour Versailles sans habiter un palais. Les Bessin fabriquent des images pour les rois et vivent, chez eux, au milieu d’images plus modestes.
Autour d’eux passent des hommes du monde des arts : Michel Audran, qui dirige un atelier de la manufacture, Antoine Boizot, qui veille sur l’enfant après la mort de sa mère. Un milieu d’artisans d’art, fiers de leur métier, liés entre eux par le travail et les parrainages.
Et quel monde ! La mère de Jean Charles, Nicole Marguerite Lingée, était la sœur de Jean Lingée, marchand bourgeois de Paris, qui logeait au château royal du Jardin du Roi — notre Jardin des Plantes. Son fils, Marie Charles Lingée, mercier, se trouva en 1730 accusé, avec sa mère, par le grand botaniste Bernard de Jussieu ; les mémoires imprimés de l’affaire dorment encore à la bibliothèque du Muséum. C’est lui qui sera le père du graveur Charles Louis Lingée. Le grand-père de notre petite fille, Jean Marc Bessin, tapissier du roi, signait « Bessein » ; ses propres parents demeurent inconnus.
Du second mariage de Jean Charles naîtra un demi-frère de Madeleine Reine, Marie Joseph Bessin, graveur de l’entourage de Redouté, le peintre des roses ; sa fille Rosine-Antoinette Bessin sera peintre de fleurs. Les images, décidément, ne quittent pas cette famille.
Du côté de sa mère, Reine Marguerite Gagneux, les racines plongent dans l’Yonne, entre Coulanges-sur-Yonne et Vézelay, dans un milieu de petits officiers de justice, de sergents et d’artisans de bourg. Son père, Jean Baptiste Gagneux, était le fils de François Gagneux et de Marie Angélique La Humière, fille de François La Humière, ancien homme de chambre du baron d’Avrigny devenu bourgeois d’Asnières-sous-Bois, près de Vézelay. En 1701, François La Humière avait marié une autre de ses filles, Catherine, à un épicier de Clamecy, en lui promettant cinq cents livres et quatre ans de logement sous son toit. Cinq cents livres se comptent une fois ; quatre années de cohabitation demandent un effort plus régulier.
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En janvier 1758, Jean Charles se remarie. Le contrat, signé le 11, prévoit que la petite Madeleine Reine sera nourrie, entretenue et élevée jusqu’à seize ans. Le notaire ne connaît pas l’enfant qu’elle deviendra, mais il organise son avenir : quatorze années de vie tiennent dans quelques lignes. J’aime que le premier document où elle apparaît la montre comme une enfant dont les adultes devaient prendre soin.
Elle grandit. En 1778, elle épouse Jacques Louis Lefèvre, meunier. Leur fille Reine Élisabeth naît à Paris le 18 décembre 1781. Elle épouse Pierre Antoine Cambray, né à La Fère, en Picardie, cuisinier de son état, et le couple s’installe à Gentilly, aux portes de Paris.
Trente ans après l’inventaire, le même milieu règle une autre perte. Le 30 avril 1788, une tutelle est organisée pour trois petits garçons de six ans, quatre ans et quelques mois, les fils de Madeleine Hélène Bessin, demi-sœur de Madeleine Reine, veuve du tapissier François Toussaint Vandrezanne. Ces enfants ne sont pas nos ascendants. Il serait étrange qu’un livre de famille sache faire une place à un ministre éloigné et aucune à trois enfants dont nous connaissons les âges.
Leur fille Adélaïde naît à Gentilly le 27 avril 1818. Elle est couturière. Elle épouse Adolphe Alphonse Cadet, fils de cultivateurs de Ville, dans l’Oise, devenu surveillant à l’hospice de la Vieillesse-Hommes de Bicêtre. Le 9 octobre 1847, à Gentilly, naît leur fils, Henri René Cadet.
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Henri René suit le métier de sa mère plutôt que celui de son père. Il devient coupeur, c’est-à-dire l’homme qui, dans un atelier de confection, taille le tissu d’après le patron. Et il part vers l’ouest.
Le 18 février 1882, à Rennes, il épouse Clémentine Perrault, la fille des deux instituteurs de Pipriac.
Voilà le second confluent. La petite fille aux cinq chaises de paille, par ses descendants, rejoint le notaire de Maure. Paris et la Haute-Bretagne, la tapisserie et l’école. Henri René s’établit marchand à Rennes. Le 29 décembre 1885, Clémentine donne naissance à une fille : Gabrielle Henriette Marie Cadet.
V · Nantes, Rennes · 1888-1913
Un hiver à Nantes

Raymond Vargues et Louise Marie Leroux ont quitté Le Lude pour Nantes. Le 22 décembre 1888, leur fils Louis Albert Henri y voit le jour. Un mois plus tard, en janvier, Louise Marie meurt.
Je ne commenterai pas ces deux dates. Elles se suivent dans le registre ; elles ne sont pas du même ordre. Un enfant naît et perd sa mère presque aussitôt. Le tailleur reste seul avec un nouveau-né.
Le 5 octobre 1889, Raymond se remarie à Nantes avec Françoise Henriette Moreau. Par Andrée, l’une des filles de ce second lit, cette famille recomposée croise l’histoire d’une confiserie. Le 13 juillet 1920, Andrée épouse Paul Bohu, confiseur, dont le père, Charles Louis Bohu, né à Clisson en 1874, a créé en 1902 les Rigolettes nantaises, ces bonbons de sucre cuit au cœur de fruit — citron, mandarine, framboise, cassis. La maison rattache leur nom au chat de Charles, lui-même baptisé d’après le Rigoletto de Verdi : tradition de maison, que je ne soumettrai pas à l’état civil. Andrée mourra le 24 août 2000 à La Plaine-sur-Mer, à cent deux ans. La mosaïque de la boutique porte encore, en lettres d’or, le nom de Ch. Bohu, confiseur.
Raymond a prospéré. Il tient à Nantes une maison de confection, et la famille habite au 4, quai Jean-Bart. Le mot « quai » doit être pris au sérieux : avant les comblements du XXe siècle, l’Erdre coulait là, dans ce qui est devenu le cours des 50-Otages. L’été, on part pour le château Templier, une grande propriété de campagne à Beautour, près de Vertou, au bord de la Sèvre nantaise ; on y pêche, on fait le trajet en bateau. Louis, pendant son service militaire, enverra à ses sœurs une adresse en vers : « Là, vivent en belle harmonie / sans soucis / Mesdemoiselles Vargues / Mes sœurs / Dans leur propriété de Beautour / Près Vertou / Dedans la Loire Inférieure ». Le léger déhanchement du vers fait sourire ; je le laisse respirer. Car il y a plusieurs sœurs : Yvonne, née à Vertou en 1894, qui sera infirmière, et Andrée, née en 1898.

La couture, les montres et les bonbons : les métiers de cette famille ont au moins l’avantage d’être précis.
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Car Louis, lui, sera horloger. Le fils du tailleur reprend le métier de son grand-père maternel, Louis Eugène Leroux, l’horloger du Lude. Le lien passait par une mère qu’il n’a pas connue : le métier a sauté par-dessus une absence. Je ne sais pas qui lui a appris à ouvrir un boîtier, à lire un mouvement, à retrouver la pièce qui manque. Mais je sais que le goût des gestes précis était dans la famille depuis le drapier de Bonnétable.
Raymond meurt dans sa maison de Vertou le 3 octobre 1912 et il est enterré à Nantes. Il ne verra pas le mariage de son fils.
Le 15 septembre 1913, à Rennes, Louis Vargues épouse Gabrielle Cadet.
C’est ici que les quatre sources ne font plus qu’une. Le tailleur du Quercy, le bijoutier d’Auvergne, les frères d’Ugine, l’horloger du Lude d’un côté ; le notaire de Maure, les tisserands de Saint-Séglin, les instituteurs de Pipriac, la petite fille des Gobelins et le coupeur de Gentilly de l’autre. Un an plus tard, la guerre éclate.
VI · Rennes · 1913-1930
Treize pièces, rue Le Bastard

Au 13 de la rue Le Bastard, en plein cœur de Rennes, les Vargues occupent un appartement de treize pièces. Le souvenir de Robert Vargues, leur fils, y place un piano, un atelier de couture, l’horlogerie, et au grenier les accessoires d’un prestidigitateur, le frère de Gabrielle.
La photographie de l’atelier, en 1926, montre cinq établis alignés près des fenêtres. On comprend aussitôt pourquoi : l’horloger a besoin de lumière comme d’un outil. En 1925, on s’éclaire encore au gaz et à la lampe à pétrole ; il faut préparer la lumière du soir, et celle du jour commande l’installation. Des hommes penchés sur leurs établis font repartir des montres.
Bernard naît le 21 septembre 1921. En 1926, il a cinq ans : cet atelier est le décor de son enfance. Imaginez un enfant qui grandit entre des établis d’horloger, une machine à coudre, un piano, et un grenier plein de boîtes de magicien. Un objet de prestidigitation est fait pour qu’on ne comprenne pas ce qu’on voit ; une montre démontée exige l’inverse, comprendre exactement pourquoi elle ne marche plus. La maison abritait ces deux usages de l’habileté à quelques marches de distance. Je ne sais pas si Bernard avait le droit d’ouvrir les boîtes. J’espère que oui.
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Le commerce et le logement ne sont pas ici deux vies séparées. Les enfants voient une réparation prendre du temps, une couture avancer, un travail repris le lendemain. Cette proximité ne garantit ni une enfance heureuse ni une vocation. Elle explique peut-être pourquoi Bernard, plus tard, choisira lui aussi un métier où tout se joue au dixième de millimètre.
Quant au piano, il garde une place très honorable dans cette maison occupée à mesurer le temps. Il permettait au moins d’en faire autre chose que de le compter. Aucun morceau ne nous est parvenu avec le souvenir du meuble. Je lui laisse son silence.
VII · Alger · années 1930-1949
L’autre rive

Un jour, Louis emporte son métier de l’autre côté de la Méditerranée. Je ne connais ni la date exacte ni la raison du départ. Je connais l’adresse : 43, rue Sadi-Carnot, à Alger. Au-dessus de la vitrine, une enseigne : Horlogerie · Bijouterie. Le petit-fils de l’horloger du Lude a désormais pignon sur rue.
Un numéro change la manière dont on regarde une ville. Jusque-là, Alger était un nom dans la marge d’un acte. La voici avec une porte devant laquelle des gens se sont arrêtés, une vitrine qu’ils ont regardée, un comptoir où ils ont déposé une montre en espérant qu’elle reparte.

Les papiers de Robert conservent aussi deux vues d’un bateau, le Ker Armor. Le nom emporte un peu de Bretagne sur la Méditerranée. Entre les deux photographies, quelqu’un a ponté l’embarcation, choisi une disposition, changé son usage. J’aime cette petite histoire matérielle : elle échappe à la tentation de faire de chaque bateau familial un navire d’émigration. C’est un bateau qu’on a aimé au point de le transformer.
⁂
Vers 1939, au jardin d’Essai, la famille s’arrête devant l’appareil : Bernard, Madeleine, Louis, Gabrielle et Robert, selon la légende qui nous est parvenue. Ils posent au soleil, appuyés à une rambarde de bois rustique. Nous savons ce qu’ils ignorent : la guerre qui vient, et que Louis n’a plus que dix ans à vivre. Eux posent pour une photographie, pas pour illustrer ce que nous savons.
Alger est alors une ville de l’Algérie coloniale. Le bonheur d’une sortie familiale et l’injustice du monde où elle a lieu tiennent dans la même histoire. Je ne demande pas aux sourires d’un album de raconter tout le pays. Je leur demande de garder ces personnes, à cet âge de leur vie.
Louis Vargues meurt à Alger le 4 novembre 1948. Il a cinquante-neuf ans.
L’année suivante, en 1949, Bernard, devenu chirurgien-dentiste, épouse à Alger Huguette Mignon, chirurgien-dentiste elle aussi. Son père n’assiste pas à ce mariage. Dans une chronologie, les deux dates sont voisines ; pour un fils, elles ne sont pas du même ordre.
Huguette arrive avec sa propre rivière : les Mignon, graveurs et dessinateurs, les Chesneau de Tours et de Rennes, et, par sa mère Anna, les Galano de Cetara, sur la côte amalfitaine. C’est le livre suivant.
Fin du livre troisième
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