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D’où nous venons · Livre premier

Du côté de Jean Marcel

Les Regairaz, la Savoie et le port de Toulon · 1554-1923

Les Déserts, dans les Bauges, vus depuis le mont Margériaz.
Les Déserts, dans les Bauges, vus depuis le mont Margériaz.

Une montagne, un port et un pays de tisserands

Jean Marcel Regairaz, votre arrière-grand-père, est né à Paris le 23 novembre 1923. Il a été directeur de société. C’est de lui que vous tenez votre nom, et ce nom vient d’un village de montagne au-dessus de Chambéry : Les Déserts, dans le massif des Bauges.

On pourrait croire que tout, de ce côté, est savoyard. Il n’en est rien. Le nom est descendu vers la mer ; il a épousé la Provence à Toulon, puis le Cambrésis à Paris. Cinq sources forment cette rivière. Deux jaillissent en Provence, chez les orfèvres de Manosque et dans l’arsenal de Toulon. Deux autres naissent en Savoie : l’une chez les notaires et les maîtres-verriers des Bauges, l’autre chez les paysans des Déserts. La dernière coule dans les villages de tisserands du Nord, où une veuve négocia un jour le droit de choisir sa vache.

Un repère avant de partir : la Savoie de ces pages n’est pas française. Elle appartient aux ducs de Savoie, devenus rois de Sardaigne en 1720 ; la Révolution l’annexe en 1792 et en fait le département du Mont-Blanc jusqu’en 1815 ; elle ne rejoint définitivement la France qu’en 1860. Nos ancêtres savoyards ont vécu la plus grande partie de leur histoire sous un autre souverain.

Manosque1554 · Chabran, MichelToulon1705 · Ciceron, GrosLes Bauges, ChambéryXVIIe s. · Pavy, BoissonLes Déserts1724 · RegairazWalincourt1704 · Parent, MercierToulon, 1843Célestine Michel, 1858Les Déserts, 1851François Regairaz, 1857Toulon, 1885Paris, 1923Jean Marcel

Les sources de ce livre et leurs confluents.


I · Provence · 1554-1790

L’or et le pain

Manosque, place Saint-Sauveur, au début du XXe siècle.
Manosque, place Saint-Sauveur, au début du XXe siècle.

La plus ancienne date de ce livre est une date de mariage. En 1554, à Manosque, Nicolas Chabran épouse Melchionne Bleyn. Il est orfèvre. Elle vient d’une famille de marchands, et l’un de ses parents est chanoine à Forcalquier. Manosque, Valensole, Forcalquier : les noms dessinent une Provence de bourgs actifs, de foires et d’alliances bien calculées.

La famille de Melchionne vient de plus loin encore. Son grand-père, Julien Bleyn, était descendu de Saint-André-d’Embrun, dans les Alpes du Dauphiné, et s’était marié à Manosque en 1483 : une première migration de la montagne vers la Provence, soixante-dix ans avant la nôtre. Jean Bleyn, son fils, est marchand ; c’est lui qui donne sa fille à l’orfèvre.

Je ne connais aucune pièce sortie des mains de Nicolas. Il serait facile de lui attribuer un calice conservé dans une église, pourvu qu’il ait le bon siècle. Ce serait beaucoup demander au silence d’un poinçon. Je sais seulement ce que son métier exigeait : on reçoit un métal précieux, on le pèse, on le transforme, et on rend exactement ce qu’on a reçu. C’est un monde où le goût et le compte ne sont pas ennemis. Le notaire que je suis s’y sent en pays de connaissance.

Leur fils André est orfèvre à son tour. En 1599, à Pertuis, il épouse Anne Abel, que les actes écrivent aussi Abeille, fille d’Honoré Abel, boulanger à Beaumont-de-Pertuis. Le pain rejoint le métal précieux. On aurait tort de donner toute la lumière à l’orfèvrerie et de reléguer le four dans une note : les familles ne vivaient pas seulement de ce qui brille. Il fallait aussi revenir le lendemain avec ce que les gens mangeaient.

⁂

André meurt avant 1634, laissant un fils, Damian. En 1634, Damian épouse Catarine Vergière, fille d’un capitaine dauphinois, Louys Vergier. Après lui viennent Claude, né en 1641, puis Augustin, né en 1665. Le nom hésite entre Chabran et Chabrand ; la lettre finale n’ajoute pas une génération. À la dernière, le vocabulaire change : Augustin n’est plus orfèvre, il est « travailleur », c’est-à-dire qu’il travaille la terre des autres. On serait tenté d’écrire l’histoire d’une fortune perdue, l’or au début et la terre à la fin. Il manque seulement les comptes pour l’affirmer. L’explication la plus simple tient peut-être à l’enfance de Damian : un orphelin ne reprend pas facilement l’atelier de son père, ni ses clients, ni son crédit. Je laisse aux métiers leur différence sans en faire une faillite.

Sa fille Marie Chabran naît vers 1697. En 1730, à Aix, dans la paroisse Saint-Sauveur, elle épouse Joseph Michel, fils de Thomas Michel et d’Anne Gautier ; elle mourra aux Milles, près d’Aix, en 1783. Par elle, le chemin quitte les Chabran et passe aux Michel. Son fils Pierre Michel naît à Aix-en-Provence en 1732, dans la paroisse du Saint-Esprit. Il est maçon. Il descend vers la côte et épouse une Toulonnaise, Françoise Gueit : c’est à Toulon que la famille reste désormais.

Laurent Joseph Michel, leur fils, épouse Marie Anne Paul. Leur fils Pierre Noël naît à Toulon le 4 décembre 1790, en pleine Révolution, et épouse Anne Marguerite Liautaud, petite-fille d’un officier de Marine et d’un patron de madrague — ces grands filets fixes où l’on prenait le thon au large de la côte. Le 11 juin 1817 naît leur fils, Jean Baptiste André Michel. Nous le retrouverons dans l’arsenal.


II · Les Bauges · XVIIe siècle-1833

Le verre et les minutes

Allèves, dans les Bauges, pays des maîtres-verriers de Breton.
Allèves, dans les Bauges, pays des maîtres-verriers de Breton.

Pendant que les Chabran travaillent l’or à Manosque, une autre source coule dans les Bauges, ce massif calcaire entre Chambéry, Annecy et Aix-les-Bains, où les villages s’accrochent aux pentes et où l’hiver dure longtemps.

César Pavy est notaire. Son fils Bernard l’est aussi. Il y avait donc des actes dans la famille bien avant mon arrivée au Bourget. Je ne leur attribue pas ma vocation ; ils préféreraient sans doute ne pas en répondre. Mais je ne peux m’empêcher de sourire en pensant qu’ils rédigeaient les papiers où d’autres venaient mettre de l’ordre dans leurs affaires, et que je les cherche aujourd’hui dans les traces laissées par leur propre famille. Ils sont passés de l’autre côté du bureau.

Bernard épouse Melchiotte de Breton, dite du Praz, née à Allèves en 1649, fille de Jacques de Breton, maître-verrier. Les verriers des Bauges formaient une petite aristocratie du feu : on les disait « nobles maîtres-verriers », car le travail du verre était l’un des rares métiers manuels qu’un gentilhomme pouvait exercer sans déroger. L’alliance réunit deux métiers dont les résultats se conservent très différemment : l’un laisse des objets, l’autre des actes. Des verres de Jacques, il ne reste rien que je puisse vous montrer. Des minutes de Bernard, il reste peut-être des liasses dans les archives de Savoie.

Les Pavy sont d’Aillon-le-Vieux, dans la vallée des Aillons. Bernard, né vers 1647, y exerce jusqu’à sa mort en 1727. Autour de lui, les familles de la vallée portent des noms doubles, comme aux Déserts : Renaud Barat, qui deviendront Raynaud en passant à Aillon-le-Jeune, Petit Gros, Petit Prestout, Petit Dieulefils. En 1663, un Symon Pavy épouse une Tornassat. Les alliances se nouent entre quelques maisons, d’une génération à l’autre, dans ce pays où tout le monde se connaît depuis toujours.

⁂

Leur fille Jeanne Françoise Pavy continue la route. Après elle, le chemin passe par des femmes : Josephte Tornassat, Josephta Petit-Gros, Berthe Renaud. Le nom change à chaque génération, mais la montagne reste la même. Berthe épouse Claude Monod, cultivateur aux Déserts ; leur fils Amédée cultive à son tour ; et le fils d’Amédée, Jean Monod, né aux Déserts en 1813, épouse Claudine Bouvard.

Leur fille Sophie naît aux Déserts le 5 septembre 1833. Retenez son nom : c’est elle qui épousera un Regairaz.


III · Cambrésis · 1704-1888

Anne choisit sa vache

Moulin à Walincourt-Selvigny, en Cambrésis.
Moulin à Walincourt-Selvigny, en Cambrésis.

Loin des montagnes, dans les plaines du Nord, une autre histoire se prépare. Elle rejoindra la nôtre deux siècles plus tard, à Paris.

Le 5 août 1704, à Walincourt, en Cambrésis, Anne Gilliard marie sa fille. Elle est veuve d’Adrien Parent. Sa fille, Anne Parent comme lui, épouse Nicolas Tellier. Le contrat de mariage transmet au jeune ménage une exploitation d’une trentaine d’hectares, faite de terres louées au marquis de Risbourg et aux chanoines, et un bail de moulin. On compte en mencaudées, la mesure du pays.

Mais ce qui me ravit dans ce contrat, c’est la manière dont Anne organise sa propre vieillesse. Elle réserve son entretien pour la vie. Et elle prévoit que la cohabitation pourrait devenir désagréable : dans ce cas, elle pourra vivre à part, avec des terres en usufruit, du grain, une somme d’argent chaque année, et une vache — qu’elle choisira elle-même.

Il ne s’agit pas de raconter une dispute dont nous aurions perdu les répliques. Anne peut aimer sa fille et vouloir une porte de sortie ; les deux vont très bien ensemble. Elle ne s’en remet pas à la bonne volonté de ses proches : elle fait écrire ce qui sera fourni. C’est moins attendrissant qu’une promesse d’affection éternelle ; c’est plus utile un jour de mauvaise humeur. Et le droit de choisir la vache empêche au moins qu’on lui donne la bête dont personne ne veut plus. Les grands principes d’indépendance ont parfois des sabots.

⁂

Après Anne, la route passe par les Parent, les Lecompte, puis les Mercier. Ce sont des tisserands. Au début du XIXe siècle, à Vendhuile, sur l’Escaut, André Joseph Valentin Mercier est tisseur, et sa femme, Marie Magdeleine Élisabeth Quenolle, est fileuse. Dans ce pays, on tisse le lin et la batiste à domicile, sur des métiers installés dans les caves humides, parce que le fil casse moins quand l’air est mouillé.

Leur petit-fils Victor Narcisse Mercier naît à Honnecourt-sur-Escaut le 11 décembre 1856. Il est tisseur, lui aussi. À l’été 1887, à Vendhuile, il épouse Caroline Bourlet, qu’on appelle Louise, de Vendhuile, petite-fille par sa mère d’un brasseur de Bantouzelle. Le 2 mai 1888, à Honnecourt, naît leur fille : Marguerite Marie Louise Mercier.

Victor meurt en 1906, à quarante-neuf ans. Marguerite partira pour Paris, où elle exercera un métier dont le nom nous est encore familier : agent d’assurances. Dans un monde où le travail des femmes disparaît souvent derrière une formule conjugale, je tiens à ce que le sien reste au premier plan.

Par sa mère, Marguerite descend aussi d’un autre Cambrésis, plus rural encore. Son arrière-grand-mère, Joséphine Desenne, était fille d’un postillon de Bantouzelle, Louis Jean Baptiste Alexis Desenne, lui-même fils d’un maréchal-ferrant devenu postillon, Alexis Desenne, et de Célestine Douchez, fileuse. Et derrière Célestine s’ouvrent les censiers de la cense de Bezin, à Fontaine-au-Pire : les Lemaire, les Farez, les Pillois, les Bricout, ces grands fermiers qui tenaient à bail les terres des abbayes et des seigneurs et formaient l’aristocratie paysanne du Cambrésis. On y trouve même un Farez capitaine. Le postillon, le brasseur, le tisseur et le censier : voilà de quoi composer une petite société du Nord.


IV · Savoie · 1773-1840

Claudine à Chambéry

Chambéry, la place Saint-Léger aujourd’hui.
Chambéry, la place Saint-Léger aujourd’hui.

Revenons en Savoie. Vers 1773, une jeune femme née à La Motte-Servolex s’installe dans la paroisse Saint-Léger, à Chambéry. Elle s’appelle Claudine Boisson ; le curé l’écrira Boysson. Six ans plus tard, le 10 août 1779, elle y épouse Antoine Jolens, dit Maure. L’acte nomme son père, Henry ; le nom de sa mère n’y figure pas. J’aime ce détail des six années : il lui rend une vie avant ses noces. Elle ne tombe pas du ciel le matin du mariage ; elle a déjà ses voisins, ses habitudes, son quartier.

Le couple s’installe dans les Bauges. En 1783, à Thoiry, naît leur fille Pernette, qu’on appelle Péronne. Le 4 mai 1804, aux Déserts, elle épouse Vital Bouvard. Dix jours plus tard, son père meurt. Quelques mois plus tôt, sa sœur Jacqueline était morte vers quinze ans. Le printemps d’un mariage et les deuils se touchent ; les événements n’attendaient pas que le foyer ait fini de s’occuper du précédent.

Entre-temps, le pays a changé de maître : les armées de la Révolution sont entrées en Savoie. Voilà pourquoi, en 1807, quand Vital déclare la succession de son beau-père, on compte en francs. Elle tient en quelques mots : du bois et des broussailles, d’un revenu annuel de six francs. Aucun meuble. Des broussailles ont moins d’apparat qu’un domaine ; elles ont pourtant leur place dans une déclaration. Claudine n’y apparaît pas, et je ne sais pas pourquoi. Je préfère ce silence à une vie inventée pour remplir les intervalles.

⁂

Péronne et Vital ont une fille, Claudine Bouvard, née aux Déserts le 7 avril 1814. Elle épouse Jean Monod, le lointain descendant des notaires et des verriers. Leur fille Sophie naît en 1833. Claudine meurt le 12 juillet 1840, à vingt-six ans. Sophie a six ans.

Voilà comment deux sources des Bauges se rejoignent : celle de la plume et du verre, par les Monod, et celle de Chambéry, par les Bouvard. Sophie Monod porte les deux.


V · Toulon · 1705-1858

L’arsenal

Claude-Joseph Vernet, Le Port neuf ou l’Arsenal de Toulon, 1755. Musée national de la Marine.
Claude-Joseph Vernet, Le Port neuf ou l’Arsenal de Toulon, 1755. Musée national de la Marine.

À Toulon, tout tourne autour de l’arsenal. Depuis Colbert, le grand port de guerre de la Méditerranée fait vivre la ville : on y construit, on y arme, on y répare les vaisseaux du roi, puis ceux de la République et de l’Empereur. Les familles de ce chapitre ont presque toutes un pied dedans.

Joseph François Ciceron naît en 1705 à Villecroze, dans l’arrière-pays varois, et descend vers le port. Son fils Alexandre César est canonnier ; il finira grand invalide. Il épouse Catherine Rosalie Gras, fille de Charles Gras, armurier. Le 14 ventôse an III — le 4 mars 1795 — naît leur fille : Marguerite Catherine Épicaris Ciceron.

Épicaris : un prénom qu’on n’oublie pas. C’était, dans la Rome de Néron, le nom d’une affranchie qui refusa sous la torture de livrer ses complices. Que ses parents aient voulu cet héroïsme républicain pour leur fille ou qu’ils aient simplement aimé le son du mot, je l’ignore. Choisir un prénom n’est pas un programme politique entier.

⁂

Le 21 octobre 1818, Épicaris épouse Louis Joseph Auguste Bounaud, porte-consigne. Il meurt le 4 juin 1820. En octobre 1821, elle se remarie avec Jules François César Gros. Nous descendons de ce second mariage, mais je tiens à nommer le premier : le chercheur a tendance à traverser trop vite les unions qui ne produisent pas sa propre branche. Épicaris, elle, les a vécues toutes les deux.

Autour d’elle, les métiers dessinent l’arsenal mieux qu’un tableau. Son frère Joseph Alexandre est apprenti voilier ; il meurt en 1823, quelques jours après ses dix-huit ans. Le mot apprenti est peut-être ce qui me touche le plus : il contient un avenir. Sa sœur Catherine Rose épouse Clavel, peintre-vitrier. Et sa fille Rosalie Alexandrine Gros, née le 30 octobre 1822, épouse en 1843 Jean Baptiste André Michel, magasinier à la direction d’artillerie, qui finira agent comptable de la Marine.

Le fils du maçon d’Aix et l’arrière-petite-fille du canonnier se sont trouvés dans les magasins de l’arsenal. Les voiles, les comptes, la peinture et les canons ont chacun besoin de personnes. Le 6 octobre 1858 naît leur fille, Célestine Élis Marie Rosalie Michel. Épicaris vivra jusqu’en 1871 ; elle connaîtra sa petite-fille.


VI · Savoie · 1724-1867

Les Déserts

Aussi loin que remontent les registres, les Regairaz vivent aux Déserts. Ils y sont si nombreux qu’il faut, pour les distinguer, leur donner des surnoms : il y a les Regairaz dits Thomas, dits Badin, dits Le Rey, dits Tavillon, et les nôtres, les Regairaz dits Vuillerme. La tradition familiale veut que le premier Vuillerme, Adrian, soit venu de Chambéry, du faubourg du Reclus ; il avait épousé Anne Rivolet, morte veuve aux Déserts en 1743. Ce qui embarrasse le chercheur était une commodité pour les voisins : eux savaient de qui ils parlaient.

Les registres, pourtant, ne remontent pas bien loin. L’église des Déserts a brûlé ; il n’y a ni mariages ni sépultures avant 1740, et les baptêmes sont troués de longues lacunes. Pour aller plus haut, il faut passer par d’autres papiers. Le cadastre sarde de 1738 nomme « Adrian et Henry frères ». Plus haut encore, en 1561, le dénombrement de la gabelle du sel recense les feux de la paroisse, maison par maison, pour savoir combien de sel chacun doit acheter au duc de Savoie. Et parmi les ancêtres de la famille se trouve un notaire ducal, Jean Viand, qui instrumente aux Déserts entre 1560 et 1617 : un confrère encore, plus ancien que les Pavy.

Claude Regairaz dit Vuillerme naît aux Déserts le 31 décembre 1724 et y meurt en 1792. Son fils Pierre naît le 29 décembre 1760 ; il épouse une Regairaz dite Thomas, Pernette. Leur fils Étienne naît vers 1792, laboure la même terre, épouse Barbe Perrin. Et le 30 octobre 1825 naît leur fils Michel.

Imaginez ce pays. Un plateau d’alpage à mille mètres, des fermes aux grands toits où l’on rentre le foin pour l’hiver, la neige qui isole les hameaux plusieurs mois par an. La montagne qui est devenue pour nous une image de vacances était pour eux l’espace quotidien du travail.

⁂

Le 27 avril 1851, Michel Regairaz épouse Sophie Monod. Il a vingt-cinq ans, elle dix-sept. Sophie apporte dans la maison ses notaires, ses verriers et sa grand-mère de Chambéry. Neuf enfants naissent entre 1852 et 1867. François est l’un d’eux ; il naît le 7 mars 1857.

Tous ne resteront pas au pays. Un Barnabé Regairaz, de la même génération que Michel, part pour l’Argentine et devient chapelier à Buenos Aires ; il reviendra mourir aux Déserts en 1901. La montagne savait laisser partir ses enfants, et parfois les voir revenir.

En septembre 1867, la mort passe sur le village. Le 1er septembre, deux décès frappent déjà la parenté. Le 9, c’est le tour de Sophie. Elle a trente-quatre ans. Trois morts en quelques jours : le calendrier suffit à rendre ce mois lourd, sans qu’on lui invente une cause commune.

François a dix ans. Je ne peux pas faire de ce deuil la cause unique de son départ ; un homme se déplace pour des raisons que les actes ne dressent pas toujours. Mais je sais qu’il quittera les Bauges, et qu’il emportera avec lui, dans son identité, Les Déserts, Michel, Sophie, les Monod et les Regairaz. Michel, lui, restera ; il mourra aux Déserts en 1901.


VII · Toulon, Paris · 1885-1923

Le nom prend le large

Le 12 novembre 1885, à dix heures du matin, à Toulon, François Regairaz épouse Célestine Michel. L’année appartient aux chronologies ; dix heures appartient à une journée.

François a vingt-huit ans. Il arrive avec un pays savoyard, un passage par Paris et une mère morte depuis dix-huit ans ; l’acte nomme Sophie, comme l’administration sait le faire, avec cette manière un peu sèche de continuer à demander les morts. Célestine arrive avec l’arsenal, les orfèvres de Manosque et Épicaris. Aucun contrat de mariage n’est déclaré. Mon métier m’oblige à le remarquer ; François et Célestine ont tout de même réussi à se marier sans consulter leur descendant notaire. Je ne leur en tiendrai pas rigueur.

Voilà le grand confluent de ce livre : la montagne descend jusqu’à la mer.

⁂

Leur fils Marcel Baptistin Alexandre naît à Toulon en novembre 1886. Il sera militaire. Il quitte à son tour la Méditerranée, et c’est à Paris, en 1923, qu’il épouse Marguerite Mercier, la fille du tisseur d’Honnecourt, l’agent d’assurances. Le nom savoyard, déjà provençal, devient un peu picard.

Le 23 novembre 1923, à Paris, naît leur fils Jean Marcel Regairaz.

Il a fallu, pour qu’il existe, un orfèvre de Manosque et un boulanger de Beaumont, un notaire des Bauges et un maître-verrier, une veuve du Cambrésis qui choisissait sa vache, une jeune femme de Chambéry, un canonnier, une Épicaris, un maçon d’Aix, des tisserands de l’Escaut et une famille de paysans qui ne savait plus très bien, entre les Thomas, les Badin et les Vuillerme, lequel de ses Regairaz était lequel.

Jean Marcel rencontrera une jeune fille de Chatou, Yvonne Huchet. C’est le livre suivant.

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