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D’où nous venons · Les récits de Fabian Regairaz

Aux Gobelins, une famille entre les fils et les images

Par Gabrielle Cadet, notre arrière-grand-mère, mon frère Laurent Regairaz — Chicandier — et moi retrouvons les Bessin. Avant les commerces de Rennes, il y a Paris, la rue Mouffetard, des tapissiers du Roi et une petite fille dont un contrat organise l’avenir.

Louis Vargues et Gabrielle Cadet
Louis Vargues et Gabrielle Cadet. Par Gabrielle, notre parcours rejoint les Bessin. Collection familiale ; fascicule de Robert Vargues, 2002.
Dans ce récit
  1. 1757 : entrer dans une maison par son inventaire
  2. Une enfant de deux ans et une clause de remariage
  3. Jean Marc, Jean Charles : le métier passe entre les générations
  4. Les Gagneux et La Humière : la route de Bourgogne
  5. Les Bessin imprimeurs : une enquête à côté de la lignée
  6. Une petite fille au milieu des papiers
  7. Du prestige de l’atelier à la vie de famille
  8. Les neuf visages
  9. Poursuivre dans la famille

1757 : entrer dans une maison par son inventaire

Le notaire ne commence pas par le chef-d’œuvre. Il relève les ustensiles, les sièges, le lit, le linge. Après la mort de Reine Marguerite Gagneux, l’inventaire du 20 août 1757 fait apparaître l’intérieur de Jean Charles Bessin, tapissier du Roi : cinq chaises de paille, une table de sapin, une petite pendule, des étoffes, des objets de cuivre. Sur une tablette se trouvent vingt volumes de dévotion. Les murs portent des estampes, une carte de géographie et neuf portraits dont les modèles ne sont pas nommés.

Ce détail me plaît : chez un homme qui travaille aux images de la Couronne, il y a aussi des images chez soi. Le dossier donne à voir un artisan qualifié, son ménage et ses affaires. Il ne permet pas de mettre un nom sur les visages accrochés au mur. Nous avons la liste des portraits ; nous n’avons plus leurs regards.

Une enfant de deux ans et une clause de remariage

Reine Madeleine est née le 29 juillet 1755 et a été baptisée le lendemain à Saint-Hippolyte. Son grand-père Jean Marc Bessin est son parrain. Sa grand-mère maternelle, Madeleine Bernarde Besson, est sa marraine. Le document rassemble trois générations autour d’une enfant de la rue Mouffetard.

Deux ans plus tard, sa mère meurt. Le 11 janvier 1758, lorsque son père prépare son mariage avec Madeleine Ange Delaunay, le contrat prévoit l’entretien de Reine Madeleine jusqu’à seize ans, avec un recours aux biens de la communauté si les siens ne suffisent pas. Derrière le vocabulaire patrimonial, il y a une question simple : qui paiera pour élever cette enfant ? La minute y apporte une réponse écrite.

Jean Marc, Jean Charles : le métier passe entre les générations

Le père, Jean Marc, signe aussi « Bessein ». Son fils Jean Charles est lui-même tapissier aux Gobelins. Leurs actes évoquent Nicole Marguerite Lingée, première épouse de Jean Marc, puis Marie Charlotte Goujon. Les Lingée élargissent le cercle vers d’autres métiers de l’image et de l’ornement. Plusieurs raccords de cette branche restent à confirmer : les degrés de parenté comptent autant que la proximité des ateliers.

Une lettre de 1775 recommande une récompense pour un ouvrier nommé Bessin qui a exécuté un portrait du défunt Louis XV en pied. Le prénom manque. Le dossier propose Jean Charles ; cette attribution reste probable. Le portrait royal appartient donc à l’histoire de la recherche, sans devenir une œuvre personnellement attribuée avec certitude à notre aïeul.

Les Gagneux et La Humière : la route de Bourgogne

Du côté de Reine Marguerite Gagneux, le fil rejoint François Gagneux, marchand à Coulanges-sur-Yonne, et Marie Angélique La Humière, mariés à Asnières-sous-Bois en 1695. Les variantes La Humière et d’Humières suivent les personnes dans les documents. Elles ne suffisent pas à rattacher cette famille à une maison noble homonyme.

François La Humière, père de Marie Angélique, est lié au service d’une maison seigneuriale. Les parrainages, les signatures et la sépulture de Claude Françoise Charlotte Desplant donnent de la consistance à cet entourage. Le rapport de David Descourtieux du 27 novembre 2024 rend compte de recherches aux Archives départementales de l’Yonne : le contrat recherché du couple La Humière–Deplant n’y a pas été retrouvé. Cette journée d’archives resserre le terrain ; elle ne livre pas le contrat des parents.

Les Bessin imprimeurs : une enquête à côté de la lignée

Les autres notes ouvrent un Paris plus ancien : des Bessin imprimeurs et libraires, des adresses de la Cité, des apprentissages et des alliances avec les métiers du livre. L’étude fusionnée du 28 août 2026 apporte une correction décisive : aucun acte produit ne rattache encore Jean Marc, le tapissier, à ces imprimeurs ni aux Bessin de Saint-Pierre-du-Fresne.

Je conserve ce dossier parce qu’il offre une vraie piste et de belles archives. Je ne transforme pas la ressemblance des noms en filiation. Pour franchir cette porte, il faut retrouver les parents de Jean Marc. En attendant, sa signature, son métier, ses deux mariages et la naissance de sa petite-fille suffisent déjà à faire vivre une famille.

Une petite fille au milieu des papiers

Dans cette histoire de tapissiers du roi, je reviens toujours à l’enfant. Madeleine Reine Bessin naît le 29 juillet 1755 et reçoit le baptême le lendemain, à Saint-Hippolyte. Son grand-père Jean Marc est parrain ; Madeleine Bernarde Besson, sa grand-mère, est marraine. Le registre rassemble autour d’elle deux générations dont les noms vont bientôt prendre une autre place dans le dossier.

Deux ans plus tard, sa mère n’est plus là. L’inventaire du 20 août 1757 fait entrer dans le logement par les objets : cinq chaises de paille, une table de sapin, une petite horloge. Les vingt livres de dévotion, la carte et les estampes accompagnent les étoffes et les ustensiles. Neuf portraits sont mentionnés, sans que nous puissions leur rendre un nom. Dans une famille occupée à fabriquer des images, ces visages perdus ont quelque chose de particulièrement émouvant.

Le remariage du père, en janvier 1758, remet l’avenir de la petite fille au premier plan. Le contrat prévoit son entretien jusqu’à seize ans. Cette clause est une manière très concrète de la garder dans la maison qui se réorganise. Le document ne raconte ni son chagrin ni ses jeux ; il dit qui devra prendre soin d’elle. C’est peu pour connaître une enfance, mais beaucoup pour comprendre ce que les adultes ont voulu garantir.

Octobre, tapisserie des Gobelins tissée entre 1732 et 1737 : vendanges et scènes de cour dans une bordure fleurie.
Octobre, Les Mois de Lucas, manufacture des Gobelins, 1732–1737, sous la direction de Michel Audran. The Met, 44.60.8, domaine public. Illustration de la production des Gobelins ; cette tapisserie n’est pas attribuée à Jean Marc ou Jean Charles Bessin.

Du prestige de l’atelier à la vie de famille

Antoine Boizot et Michel Audran donnent à l’entourage des Bessin des noms connus dans le monde des Gobelins. Leur présence situe les relations professionnelles et les solidarités de cette famille. Elle ne transforme pas ces hommes en ancêtres. On entre ici dans un milieu où le métier du père, les protections de l’enfant et les signatures des actes peuvent se rencontrer.

La lettre de 1775, avec son prix attribué à un ouvrier Bessin pour un portrait de Louis XV en pied, offre un autre éclairage. Le rapprochement avec Jean Charles reste probable. Je garde cette réserve parce que le reste du dossier n’a pas besoin d’un supplément de gloire : les objets de 1757 et le contrat de 1758 donnent déjà une existence singulière à cette famille.

Madeleine Reine épouse Louis Jacques Lefebvre en 1778. Par les Lefèvre, les Cambray et les Cadet, le chemin rejoint Gabrielle, puis Bernard Vargues, notre grand-père. Laurent Regairaz, dit Chicandier, et moi retrouvons donc les Gobelins par une petite fille que le contrat d’un remariage avait pris soin de nommer. L’immense tapisserie de la famille tient parfois à une clause de quelques lignes.

Les neuf visages

Je ne sais pas qui regardait les Bessin depuis les neuf portraits de leur logement. Mais je connais désormais le nom de l’enfant qui vivait parmi eux. Les visages ont disparu ; Madeleine Reine a traversé les actes, puis les générations. C’est elle qui nous ouvre la porte des Gobelins, bien avant les titres et les récompenses.

Sources, filiations et pistes de recherche
Sources et repères de recherche

Dossiers familiaux : Fascicule Bessin–Lingée–Gagneux–d’Humières ; Les Bessin et les Lingée : du livre parisien aux Gobelins, étude fusionnée, 28 août 2026 ; notes Bessin–Fresne–Paris et Bessin imprimeurs-libraires, utilisées avec les rectifications de l’étude fusionnée.

Archives nationales, Minutier central : contrat du 27 août 1754, MC/ET/XVII/819 ; inventaire du 20 août 1757, MC/ET/XVII/838 ; contrat du 11 janvier 1758, MC/ET/XVII/840. Extrait du baptême de Madeleine Bessin, Saint-Hippolyte, 30 juillet 1755, dans le dossier ActesBESSIN. Les meubles et clauses sont résumés d’après les transcriptions du fascicule.

Archives départementales de l’Yonne : Asnières-sous-Bois, 4 E 20/E 1 et 4 E 20/E 2. David Descourtieux, Bonne Pioche Généalogie, rapport du 27 novembre 2024, recherche La Humière–Deplant–Gagneux. Rapport consulté comme source, sans reproduction de ses photographies.

Un inventaire repéré, mais pas encore lu

Dans le répertoire de Robineau, le rapport du 27 novembre 2024 relève au 7 mai 1713 un inventaire concernant la veuve de François Gagneux. La piste est précise : AD Yonne, 3 E 60/193. Les minutes correspondantes, 3 E 60/2 et 3 E 60/3, étaient alors incommunicables en raison de leur état. Le répertoire livre une date ; il ne livre ni les meubles ni les héritiers de l’inventaire. Il faudra reprendre cette pièce avant de lui faire raconter davantage.

Compléments de cette édition : arbre familial complet emmett, export transmis le 21 septembre 2026, rapproché des dossiers cités ci-dessus. Les filiations de cet export restent distinguées des actes originaux et des raccords encore à vérifier.

Poursuivre dans la famille

Retrouver Louis et Gabrielle à Rennes · Les deux branches rennaises