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D’où nous venons · un livre de la famille

DesplandLes siècles retrouvés

Une signature, un joueur de luth, une maison à la Sirène — et six siècles de familles entre Paris, Sens et l’Yonne

Fabian Regairaz · édition illustrée, octobre 2026

Couverture : plan de Merian, 1615, le pont Marchand et le Pont au Change · domaine public

Ouverture

Une porte fermée

Il arrive qu’une généalogie tienne derrière une porte fermée. On possède le nom, le mariage, les enfants, parfois une signature. De l’autre côté, des siècles attendent. Claude Françoise Charlotte Despland a longtemps été cette porte. Elle avait la politesse de se montrer dans les actes et le mauvais goût d’y changer d’orthographe.

Desplan, Despland, Desplant, Desplantes ; puis de Torren, de Torrend, de Torrent. Les curés écrivaient, les notaires ordonnaient, les descendants essayaient de suivre. Pendant des mois, j’ai tourné autour de cette femme comme on tourne autour d’une maison dont on connaît la façade par cœur sans avoir jamais trouvé l’entrée. Il a fallu revenir aux personnes, à leur entourage, à leurs métiers et aux traces de leur propre main. Le travail a fini par ouvrir le passage vers son père, Pierre Desplas dit Beaulieu, joueur de luth à Paris, et vers les familles dont il était issu.

Derrière cette porte, il n’y avait pas un salon, mais une ville entière. Une boutique de drap à l’enseigne de la Sirène, rue Saint-Honoré. Des orfèvres nés sur le Pont au Change, quand le pont portait encore des maisons. Un chirurgien juré, un cordier de l’artillerie royale, un apothicaire, un rôtisseur. Des bouchers de la Grande Boucherie, au pied du Châtelet, dont un fils devint lieutenant criminel du prévôt de Paris. Et, plus loin, à Sens et à Joigny, des marchands de sel et de vin passés au service des rois Valois, un sergent d’armes de Charles V dont une statue nous montre encore le visage, une famille dont l’un des membres fit traduire Boccace, une alliée sœur d’un chancelier de France.

Ce petit livre raconte cette ouverture. Il suit la généalogie familiale arrêtée à l’issue de mes recherches, puis s’attarde là où un arbre ne sait pas s’attarder : devant une église, une enseigne, un instrument, un établi, un acte dont quelques lignes changent la profondeur d’une histoire. Il remonte d’abord, de Claude jusqu’aux bourgeois de Sens du XIIIe siècle. Il redescend ensuite, de personne en personne, jusqu’à moi.

Les filiations suivent ma généalogie validée. Les faits historiques ajoutés sont référencés par des appels numérotés renvoyant aux sources en fin de volume ; chaque image porte sa légende, son auteur et sa licence. Aucun dialogue, aucune pensée prêtée aux ancêtres : quand le texte décrit une rue ou un atelier, il s’appuie sur des descriptions documentées.

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Chapitre I · L’enquête

Une signature qui résistait

La difficulté avait quelque chose d’irritant : Claude n’était pas absente. Elle apparaissait auprès de François La Humière, dans les baptêmes de leurs enfants, au mariage de leurs filles, dans un contrat, enfin dans le registre de sa sépulture. Nous avions plusieurs moments d’une vie. Ce qui résistait était le chemin permettant d’en sortir par le haut, vers ses parents.

J’avais d’abord regardé ce nom comme on regarde un obstacle sur une route : avec l’idée assez naïve qu’en insistant dans la même direction, il finirait par céder. Les dossiers se répondaient mal. Une note employait Torrent, une autre Desplan ; un tableau rapprochait des familles que le document suivant éloignait. Il fallait reprendre les pièces une à une, puis les remettre ensemble. C’est une activité peu photogénique. Elle consiste surtout à avoir déjà lu une page et à découvrir que l’on ne l’avait pas encore suffisamment regardée.

Une recherche de ce genre enseigne vite que l’orthographe a longtemps été une affaire de scripteur. Le nom se raccourcit, s’allonge, reçoit une consonne ou perd sa dernière lettre. En 1677, le curé d’Asnières écrit quelque chose comme « de Torrend » ; en 1701, le notaire de Clamecy note « Desplant » ; en janvier 1713, le registre des sépultures réunit les deux formes, « Desplantes de Torrent ». Trois scripteurs, trois oreilles, une seule femme. Le conjoint demeure, les enfants reviennent, les lieux se répondent. Il faut regarder ces permanences avec davantage d’attention que les variations d’une terminaison.

La dernière trace de Claude : sa sépulture, à Asnières-sous-Bois, en janvier 1713. On y lit « Desplantes de Torrent » : la forme longue du nom, celle qui réunit les deux traditions d’écriture du dossier.
La dernière trace de Claude : sa sépulture, à Asnières-sous-Bois, en janvier 1713. On y lit « Desplantes de Torrent » : la forme longue du nom, celle qui réunit les deux traditions d’écriture du dossier.AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1701–1740, 4 E 20/E 2 (5 Mi 86/1) ; reproduction du dossier familial.

La piste qui séduisait

Le « de Torrent » avait sa séduction. Il ouvrait la porte des Torrent de Chilhaguet, une famille de l’Auvergne déjà abondamment publiée, et l’hypothèse d’une origine du côté de Langeac. J’ai suivi cette piste avec application, et même avec une certaine gourmandise. L’abondance est agréable : elle donne immédiatement quelque chose à lire. Elle devient moins aimable lorsqu’elle vous éloigne de la personne que vous étiez venu chercher. Les terres et les blasons s’accumulaient ; Claude, elle, ne se laissait toujours pas rattacher.

Ces étapes figurent dans mes notes, parce qu’elles disent le travail accompli. Il importe aussi de raconter le déplacement du regard : une enquête avance lorsqu’elle accepte de quitter le chemin qui l’avait d’abord séduite. Le « de Torrent » n’a pas disparu du dossier ; il a cessé d’en être la clé. La clé était plus modeste. Elle tenait dans quelques centimètres d’encre.

Ce que la main dit mieux que la plume

Au bas de l’acte Bidault, Claude avait laissé sa signature. Le texte principal nous arrivait par la plume du rédacteur ; le nom signé venait d’elle. Cette différence a compté. Claude ne signe ni Torrent, ni Desplantes : elle signe Despland, d’une main sûre, avec une majuscule ample et un p qui plonge loin sous la ligne. Une femme dont nous ne possédons aucun portrait nous laisse au moins cette façon de poser son nom.

La main de Claude. « Despland », de sa propre main, au bas d’un acte d’Asnières ; à sa droite, une autre main trace « Louis », puis un nom qui commence par « Beau… », coupé par le bord de la reproduction.
La main de Claude. « Despland », de sa propre main, au bas d’un acte d’Asnières ; à sa droite, une autre main trace « Louis », puis un nom qui commence par « Beau… », coupé par le bord de la reproduction.Archives départementales de l’Yonne, Asnières-sous-Bois, registre paroissial ; reproduction transmise avec le dossier familial.

J’ai replacé cette image auprès des mentions de 1695 et de 1701, puis des baptêmes de ses filles. Les actes ne racontaient pas la même cérémonie, mais ils faisaient revenir le même couple. En avançant de l’un à l’autre, on cessait de poursuivre un nom pour suivre une femme. Une lettre finale ne doit pas avoir davantage d’autorité qu’un mari et plusieurs filles.

Le paysage change

Ce passage a changé l’ordre des questions. Il ne s’agissait plus seulement de savoir comment écrire Claude, mais de comprendre ce qu’elle apportait avec elle : un père musicien, une mère, Geneviève Daumont, fille d’un violon de la chambre du roi, des familles parisiennes dont les actes ramenaient vers d’autres métiers. Les mêmes syllabes, presque, ouvraient une succession de portes. Derrière Desplas apparaissait Desplasses ; derrière Marie Cheval, Marie Marcès ; derrière les orfèvres, les La Dehors ; derrière les bouchers du Châtelet, les Porcher de Joigny.

La découverte n’est donc pas seulement l’ajout d’un père dans une case. Derrière la suivante d’une maison bourguignonne apparaissent un musicien parisien, des familles de métiers, des alliances urbaines, puis les serviteurs des institutions royales. Le nom résistant était l’entrée d’un quartier entier.

Il restait à refaire le trajet en sens inverse. Un arbre qui remonte est grisant ; un récit doit savoir redescendre jusqu’à la personne dont il est parti. J’ai donc gardé Claude au centre. Les conseillers, les marchands, les musiciens et les maisons ne sont pas venus lui voler son livre. Ils expliquent le monde dont elle est issue. Commençons par la retrouver là où les actes la rendent la plus présente : à Asnières-sous-Bois, dans la maison d’un baron.

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Chapitre II · Asnières-sous-Bois, 1672–1713

Claude, à la maison d’Avrigny

Claude Françoise Charlotte Despland épouse François La Humière. Elle est demoiselle suivante de Marie Angélique de Veilhan ; lui sert le baron d’Avrigny comme homme de chambre. Ces deux qualités nous placent au cœur du fonctionnement quotidien d’une maison aristocratique : les maîtres ont leurs titres, et autour d’eux des personnes organisent la vie, accompagnent, servent, assurent une présence et tiennent leur place dans un monde de relations très hiérarchisées.

Asnières-sous-Bois, l’église Saint-Sulpice : le village où les registres font vivre la famille La Humière–Despland, de 1672 à 1713.
Asnières-sous-Bois, l’église Saint-Sulpice : le village où les registres font vivre la famille La Humière–Despland, de 1672 à 1713.Photographie : François GOGLINS, 2016 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Le baron, la dame et leurs terres

Qui était ce baron d’Avrigny ? Les actes de 1677 répondent eux-mêmes, avec la générosité des curés de campagne lorsqu’ils écrivent pour des seigneurs. Le parrain de l’une des jumelles est « haut et puissant seigneur messire César du Puy, baron d’Avrigny, Asnières, Moissy, Moulinot et autres lieux ». Sa femme, la marraine de l’autre enfant, est « haute et puissante dame Marie Angélique de Veilhan ». Le baron n’est donc pas un voisin lointain : il est le seigneur d’Asnières même, et de deux paroisses voisines, Moissy et Moulinot, aujourd’hui réunies dans la commune nivernaise de Moissy-Moulinot.

L’histoire de ces terres éclaire le ménage. Le château de Moissy-Moulinot, bâti dans la première moitié du XVIIe siècle, avait appartenu successivement aux Chastellux, aux La Perrière, puis aux Veilhan ; il échoit par alliance, en 1667, à César Louis du Puy, baron d’Avrigny1. L’alliance, c’est Marie Angélique de Veilhan elle-même. La dame que Claude accompagne apporte une partie des terres où vit le couple. Lorsque les actes appellent Claude « demoiselle suivante » de la baronne, ils la placent auprès de la personne par qui la maison tient une partie de son assise.

Les La Humière apparaissent dans les pièces d’Asnières dès 1672, cinq ans après ce mariage seigneurial. Il serait tentant d’imaginer Claude arrivant dans le sillage de la jeune baronne ; aucun acte ne le dit, et je m’en tiendrai là. Ce que les registres établissent suffit : un homme de chambre et une suivante, mariés, installés dans le village du seigneur qu’ils servent, entourés au jour des baptêmes par les membres de cette maison.

Septembre 1677 : deux baptêmes et un cercle

Le 28 septembre 1677 naissent des jumelles. Elles sont baptisées le surlendemain, jeudi 30 septembre, et les deux actes font entrer dans la même page les parents et le cercle seigneurial. La première, Marie Angélique, reçoit pour parrain Camille Savary, fils de « haut et puissant seigneur messire Camille Savary, seigneur comte de Brèves », et pour marraine la baronne elle-même, dont elle prend les prénoms. La seconde, Élisabeth Louise, a pour parrain le baron César du Puy et pour marraine Élisabeth de Veilhan, une parente de la baronne.

Le parrain de Marie Angélique mérite qu’on s’y arrête. Les généalogies publiées donnent un Camille Savary, comte de Brèves, né en 1663 et mort en 1732, fils de Camille Savary et d’Hélène Bartoli3. En 1677, il a quatorze ans. Il appartient à la maison de François Savary de Brèves, l’ambassadeur d’Henri IV à Constantinople, celui qui négocia en 1604 un traité d’alliance et de commerce avec l’Empire ottoman4. Que le fils d’un comte tienne sur les fonts la fille d’un homme de chambre n’a rien d’extravagant : c’est la manière dont une maison honore ses serviteurs proches et les attache à elle. Dix-huit ans plus tard, au mariage de Marie Angélique, on retrouvera dans l’entourage de l’acte Catherine de Guiscard, devenue l’épouse de ce même Camille.

Baptême de Marie Angélique La Humière, 30 septembre 1677. On distingue « François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny », « damoiselle Claude Françoise Charlotte de Torrend, damoiselle suivante », puis les noms de Cam
Baptême de Marie Angélique La Humière, 30 septembre 1677. On distingue « François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny », « damoiselle Claude Françoise Charlotte de Torrend, damoiselle suivante », puis les noms de Camille Savary et de Marie Angélique de Veilhan.AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700, 4 E 20/E 1 (5 Mi 85/9) ; reproduction du dossier familial.
Baptême d’Élisabeth Louise, sa jumelle, le même jour. Parrain : « haut et puissant seigneur messire César du Puy, baron d’Avrigny, Asnières, Moissy, Moulinot et autres lieux » ; marraine : Élisabeth de Veilhan.
Baptême d’Élisabeth Louise, sa jumelle, le même jour. Parrain : « haut et puissant seigneur messire César du Puy, baron d’Avrigny, Asnières, Moissy, Moulinot et autres lieux » ; marraine : Élisabeth de Veilhan.AD Yonne, même registre ; reproduction du dossier familial.

Les prénoms, les présences et les fonctions relient ainsi la famille au cercle de la maison qu’elle sert. La baronne ne se tient pas seulement au-dessus de Claude dans l’ordre de la maison : elle figure dans un événement de sa vie familiale. Ces actes donnent à voir les relations à un moment heureux.

Le registre suivant rappelle brutalement qu’une famille ne se résume pas à ses alliances. Élisabeth Louise est inhumée le 10 octobre, dans l’église même. François La Humière assiste au convoi. Entre la naissance et la sépulture, douze jours. Nous n’avons pas à prêter des paroles aux parents ni à décrire leur chagrin pour laisser sentir ce que signifie cette succession de dates. Deux baptêmes occupent une page ; une sépulture la suit. La brièveté administrative contient déjà toute la violence de l’événement.

Douze jours d’existence : l’inhumation d’Élisabeth Louise La Humière, 10 octobre 1677, « fille de François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny ».
Douze jours d’existence : l’inhumation d’Élisabeth Louise La Humière, 10 octobre 1677, « fille de François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny ».AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700 ; reproduction du dossier familial.

En février 1682, Marie Angélique réapparaît au baptême de sa petite sœur Marie Catherine. Le document la désigne comme sœur de l’enfant ; elle n’a que quatre ans. Ce détail fait davantage qu’attacher deux cases dans un arbre : il donne une taille à la sœur aînée. La fillette que nous retrouverons mariée en 1695 a d’abord été cette enfant, présente dans l’acte de sa cadette. La généalogie offre parfois une scène entière en se contentant d’un lien de parenté.

Un autre personnage traverse ces pages sans jamais occuper le premier plan : le curé. Les actes de 1677 sont signés « Robineau, curé » ; en 1701, c’est encore « vénérable personne maître Gabriel Robineau, prêtre curé dudit Asnières » qui assiste Catherine au moment de son contrat. Vingt-quatre ans séparent ces deux signatures. Le même homme a baptisé les jumelles, enterré l’une d’elles, vu grandir les deux autres filles et les accompagne au moment de s’établir. Dans un village de quelques centaines d’âmes, le curé est à la fois l’officier de l’état civil, le témoin des familles et souvent leur conseiller. Sa présence dans la minute de 1701 dit la confiance que lui accorde la maison La Humière.

Deux filles, deux installations

Le 17 juillet 1695, Marie Angélique épouse François Gagneux, marchand de Coulanges-sur-Yonne. Catherine de Guiscard, épouse de Camille Savary, figure dans l’entourage de l’acte. Le réseau de la maison demeure visible au moment où la fille fonde son propre ménage. Les années ont passé ; les relations, elles, se laissent encore reconnaître. C’est par ce mariage que la branche descend jusqu’à nous.

Six ans plus tard, le 26 avril 1701, Marie Catherine passe contrat avec Pierre Coquille, marchand épicier à Clamecy, devant Christophe Frotier, notaire. La minute s’ouvre sur une assemblée : les parents de la future, le curé d’Asnières Gabriel Robineau, Nicolas Chapotot, bourgeois d’Auxerre, le procureur fiscal de la seigneurie et « autres ses amis » ; du côté de Pierre Coquille, sa mère, un oncle et un cousin germain. Les futurs époux seront « communs en tous biens acquêts et conquêts ». Puis viennent les apports.

Contrat de mariage de Pierre Coquille et de « damoiselle Catherine de La Humière », reçu par Christophe Frotier le 26 avril 1701. La future est « authorisée et assistée » de ses père et mère, « Claude Françoise Charlotte Desplant », et de l
Contrat de mariage de Pierre Coquille et de « damoiselle Catherine de La Humière », reçu par Christophe Frotier le 26 avril 1701. La future est « authorisée et assistée » de ses père et mère, « Claude Françoise Charlotte Desplant », et de leurs amis.Archives départementales de la Nièvre, 3 E 6/113, minute de Christophe Frotier ; photographie du dossier familial.
Clamecy, le portail de la collégiale Saint-Martin, photographié le 31 août 2025 : la ville où Catherine La Humière s’installe avec Pierre Coquille, marchand épicier.
Clamecy, le portail de la collégiale Saint-Martin, photographié le 31 août 2025 : la ville où Catherine La Humière s’installe avec Pierre Coquille, marchand épicier.Photographie : Renhour48, 31 août 2025 · Wikimedia Commons · CC0

Le choix de Clamecy n’a rien d’excentrique. La ville, au confluent de l’Yonne et du Beuvron, vit alors du bois du Morvan que l’on fait descendre vers Paris par flottage, sur la Cure et l’Yonne5 ; c’est un carrefour de marchands, de voituriers par eau et de boutiques. Un épicier y trouve une clientèle nombreuse, et un notaire de la ville, Christophe Frotier, reçoit le contrat. La famille d’une suivante de baronne s’allie ainsi, en une génération, au commerce actif de la vallée.

Clamecy et Coulanges donnent deux prolongements à la maison d’Asnières. L’une des filles épouse un épicier ; l’autre, un marchand. Claude, fille d’un musicien parisien et petite-fille d’un drapier, voit sa descendance poursuivre son chemin dans le commerce. Aucun programme familial n’est écrit d’avance ; les actes montrent seulement, à chaque union, un nouvel arrangement de personnes, de lieux et de ressources.

Claude meurt en janvier 1713 et elle est inhumée à Asnières. La mention conserve son mari François et son gendre Gagneux. Les actes avaient fait apparaître cette famille pour accueillir des enfants et préparer des unions ; le registre en réunit de nouveau quelques membres au terme de son parcours. Il est temps de quitter l’Yonne pour la ville d’où elle venait.

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Chapitre III · Paris, paroisse Saint-Eustache, 1633–1643

Pierre Desplas dit Beaulieu, joueur de luth

Le père de Claude est Pierre Desplas, également nommé Despla ou Desplan, dit Beaulieu. Il appartient au Paris des musiciens. Les extraits du fonds Laborde le font apparaître comme joueur de luth et maître joueur d’instruments, auprès de Geneviève Daumont. La musique entre dans notre histoire familiale par un métier exercé, un ménage et des enfants.

Le fonds Laborde mérite un mot de reconnaissance. Constitué au XIXe siècle d’extraits des registres parisiens relatifs aux artistes, il conserve des passages que l’incendie des archives de l’état civil de Paris, en 1871, a rendus irremplaçables. Sans ce collectionneur d’actes de musiciens, de peintres et de comédiens, Pierre Beaulieu serait resté une silhouette sans métier. Grâce à lui, nous possédons quatre baptêmes : Marie, le 8 septembre 1633 ; Magdeleine, le 18 juin 1634 ; Geneviève, le 3 mai 1637 ; Louis, le 24 juin 1643. La première date est celle de la fille, non celle du père : le musicien est déjà adulte lorsqu’il paraît dans cet acte.

Un quartier qui sent les Halles

Une note de l’arbre familial rattache le foyer à la rue de la Cossonnerie, à deux pas des Halles et du cimetière des Saints-Innocents. La rue existe dès 1183 sous le nom de via Cochonneria ; on discute encore de l’origine de son nom, marché aux volailles pour les uns, rue des porcs pour les autres6. Au XVIIe siècle, une enseigne sculptée représentant un pourceau y donnait lieu, à la mi-carême, à une coutume que Sauval rapporte avec délices : on y amenait les apprentis « baiser ce pourceau », le nez cogné contre la pierre, avant de danser dans tout le quartier. L’enseigne est aujourd’hui conservée au musée de Cluny.

Le quartier de Pierre n’a donc rien d’un décor feutré. C’est celui des marchés, des enseignes, des métiers qui crient leurs marchandises et des apprentis que l’on bizute à la pierre. Un joueur de luth y trouve ses voisins, ses élèves peut-être, et les maisons aisées des rues proches où l’on paie pour avoir de la musique.

Les Halles, le cimetière et l’église des Saints-Innocents sur le plan de Turgot (1739). La rue de la Cossonnerie longe le quartier des Halles, au cœur de la paroisse où vit le foyer Desplas–Daumont un siècle plus tôt.
Les Halles, le cimetière et l’église des Saints-Innocents sur le plan de Turgot (1739). La rue de la Cossonnerie longe le quartier des Halles, au cœur de la paroisse où vit le foyer Desplas–Daumont un siècle plus tôt.Plan de Paris dit de Turgot, dessiné par Louis Bretez, 1739 ; légende ajoutée par l’auteur de la reproduction · domaine public
La rue de la Cossonnerie vers 1890, photographiée par Hippolyte Blancard : façades anciennes et pavillons des Halles de Baltard au fond.
La rue de la Cossonnerie vers 1890, photographiée par Hippolyte Blancard : façades anciennes et pavillons des Halles de Baltard au fond.Hippolyte Blancard, 1890, tirage au platine · Paris Musées, musée Carnavalet · CC0
La même rue le 2 avril 2025. Les Halles de Baltard ont disparu en 1971 ; le tracé de la rue demeure.
La même rue le 2 avril 2025. Les Halles de Baltard ont disparu en 1971 ; le tracé de la rue demeure.Photographie : Chabe01, 2 avril 2025 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Hier et aujourd’hui — la rue de la Cossonnerie. Ce qui subsiste : le nom, attesté depuis le XIIe siècle, et l’axe de la rue. Ce qui a changé : presque tout le bâti, élargi et reconstruit au XIXe siècle, puis le grand vide laissé par les pavillons de Baltard. Le lien avec la famille : la note de l’arbre qui y place le foyer du joueur de luth ; aucune maison précise n’est identifiée.

Sept jours à Saint-Eustache

Saint-Eustache donne une unité à ce monde. Commencée en 1532, l’église est encore en chantier quand naissent les enfants de Pierre. Une proximité de dates lui donne une lumière particulière : Saint-Eustache est consacrée le 26 avril 1637 par Jean-François de Gondi7. Geneviève, fille de Pierre et de Geneviève Daumont, est baptisée le 3 mai, sept jours plus tard. Rien ne dit que le ménage ait assisté à la consécration. Mais son calendrier familial et celui de la paroisse se rencontrent à une semaine d’intervalle ; l’église n’est plus un monument indistinct posé derrière un nom de lieu.

La paroisse est immense et mêlée. Elle englobe les Halles, leurs marchands et leurs porteurs, mais aussi les hôtels aristocratiques des rues voisines ; l’histoire de l’église retient qu’en 1649 le jeune Louis XIV y fait sa première communion, et qu’en 1655 Colbert y fait construire deux chapelles sous les tours7. Le joueur de luth baptise ses enfants dans une église où se croisent le peuple des marchés et les grands du royaume : exactement le public dont vit un musicien.

Saint-Eustache gravée par Jean Charles Huguet d’après Charles Fichot, XIXe siècle : la masse gothique de la nef et la façade classique ajoutée au XVIIIe siècle.
Saint-Eustache gravée par Jean Charles Huguet d’après Charles Fichot, XIXe siècle : la masse gothique de la nef et la façade classique ajoutée au XVIIIe siècle.Jean Charles Huguet d’après Charles Fichot, XIXe siècle · Paris Musées, musée Carnavalet, G.24039 · notice · CC0
Saint-Eustache vue depuis le jardin des Halles, le 16 mai 2024.
Saint-Eustache vue depuis le jardin des Halles, le 16 mai 2024.Photographie : Chabe01, 16 mai 2024 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Hier et aujourd’hui — Saint-Eustache. Ce qui subsiste : la nef et le chœur que connaissait Pierre, achevés en 1637. Ce qui a changé : la façade occidentale, reprise à partir de 1754, et l’environnement, où les Halles ont cédé la place à un jardin. Le lien avec la famille : les baptêmes de quatre enfants du joueur de luth entre 1633 et 1643, dont Geneviève, une semaine après la consécration.

Un instrument dans les bras

Le luth mérite qu’on s’y arrête. Un instrument suppose des mains formées, une oreille, du travail répété et des commanditaires. Dire de Pierre qu’il est maître joueur d’instruments, c’est lui rendre une compétence. Les généalogies ont parfois le défaut de considérer une profession comme un mot coincé entre deux dates ; pour celui qui l’exerce, elle occupe les journées, détermine les rencontres et fait vivre la maison.

Le joueur de luth peint par Valentin de Boulogne vers 1625–1626 appartient au temps de Pierre. Le Metropolitan Museum l’identifie comme un jeune soldat chantant un madrigal8. Le modèle n’est pas notre ancêtre ; le tableau nous rapproche de la manière dont un corps tient l’instrument : la caisse arrondie contre le torse, la main droite qui pince près de la rosace, la gauche qui court sur un manche large. On comprend immédiatement que jouer ne consiste pas à poser un objet élégant dans un salon. Il faut le faire sonner.

Valentin de Boulogne, Joueur de luth, vers 1625–1626. Un portrait de milieu : le modèle n’est pas Pierre Desplas.
Valentin de Boulogne, Joueur de luth, vers 1625–1626. Un portrait de milieu : le modèle n’est pas Pierre Desplas.Valentin de Boulogne, huile sur toile · The Metropolitan Museum of Art, 2008.459 · notice · domaine public (Met Open Access)
Luth attribué à Wendelin Tieffenbrucker, Padoue, fin du XVIe siècle, transformé au XVIIIe siècle. Caisse de trente-sept côtes d’if.
Luth attribué à Wendelin Tieffenbrucker, Padoue, fin du XVIe siècle, transformé au XVIIIe siècle. Caisse de trente-sept côtes d’if.Wendelin Tieffenbrucker (attribution) · The Metropolitan Museum of Art, 1989.13 · notice · domaine public (Met Open Access)

Le Paris musical de 1636

En 1636, alors que Pierre baptise ses premiers enfants, le minime Marin Mersenne publie à Paris son Harmonie universelle, somme où les instruments à cordes, et le luth au premier rang, sont décrits, mesurés et gravés avec une précision d’ingénieur11. Le livre dit l’importance de l’instrument dans la ville : on le joue à la cour, dans les hôtels particuliers, dans les maisons bourgeoises où l’on se réunit pour chanter des airs.

Une série des Cinq Sens peinte vers 1638 et attribuée à Abraham Bosse, conservée au musée des Beaux-Arts de Tours, consacre à L’Ouïe un petit concert dans un intérieur élégant : autour d’une table couverte de partitions, une femme joue du luth, un homme de la basse de viole, les autres chantent leur partie dans des livrets. C’est la scène que l’on voudrait voir pour Pierre, et que je me garde de lui attribuer. Elle montre le public de son métier : des maisons qui veulent de la musique et qui paient ceux qui savent la faire.

L’Ouïe, attribué à Abraham Bosse, vers 1638. Un concert domestique, avec luth, basse de viole et voix : le milieu où s’exerce le métier des joueurs d’instruments, sans représentation d’un ancêtre.
L’Ouïe, attribué à Abraham Bosse, vers 1638. Un concert domestique, avec luth, basse de viole et voix : le milieu où s’exerce le métier des joueurs d’instruments, sans représentation d’un ancêtre.Abraham Bosse (attribution), L’Ouïe, série des Cinq Sens, huile sur toile, vers 1638, musée des Beaux-Arts de Tours · Wikimedia Commons (Web Gallery of Art) · domaine public

La communauté a son église. Rue Saint-Martin, à vingt minutes de marche de la Cossonnerie, la chapelle Saint-Julien-des-Ménétriers abrite depuis le XIVe siècle la confrérie des musiciens de métier ; on y célèbre la fête du patron, on y fait dire des messes pour les confrères morts, on y règle les affaires communes. Elle disparaîtra à la Révolution. Pour un maître joueur d’instruments du temps de Louis XIII, appartenir au métier, c’est aussi appartenir à cette sociabilité : des confrères, des apprentis, des veuves que l’on assiste, une place dans les processions.

Le métier a ses hiérarchies, et la famille de Pierre en occupe deux étages. En bas, la masse des maîtres de la ménestrandise, qui jouent aux noces, aux bals bourgeois, dans les tavernes parfois, et donnent des leçons. En haut, ceux qui obtiennent une place dans les ensembles du roi. Pierre est maître joueur d’instruments et luthiste ; son beau-père, nous allons le voir, est violon ordinaire de la chambre. Le mariage relie les deux mondes.

Le surnom Beaulieu accompagne plusieurs mentions du foyer. Il nous rappelle que le nom d’usage et le patronyme peuvent coexister ; dans les métiers de la musique comme sur les scènes, ces noms de guerre étaient courants. Dans le récit, je conserve les deux : Pierre Desplas dit Beaulieu. On entend presque la différence entre le nom que réclame le document et celui par lequel on reconnaît un homme. Et c’est ce nom-là qui reparaît, quarante ans plus tard, sous la plume d’un Louis signant à côté de Claude.

Avec lui, la trajectoire de Claude devient plus riche. Nous passons d’une maison où l’on fait de la musique à une maison où l’on sert une dame. Il serait facile d’inventer la scène du départ de Paris ou les recommandations qui l’auraient préparé ; nous possédons mieux qu’une scène fabriquée : les deux milieux, les personnes et la continuité familiale. Le lecteur peut mesurer lui-même le chemin. Et ce chemin, du côté de sa mère, conduisait déjà vers le roi.

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Chapitre IV · Le côté de Geneviève Daumont

Servir le roi, soigner, nourrir

Geneviève Daumont, mère de Claude, porte un nom que les scribes n’ont pas mieux traité que celui de sa fille : Domon, Daumont, Damont, et Aulmont pour son père. Elle nous conduit à François Aulmont et Geneviève Baillon. Dans la généalogie familiale, François est violon ordinaire de la chambre du roi et bourgeois de Paris. Le vocabulaire rapproche ici deux appartenances : une activité au service du souverain et une place dans la société urbaine.

Un violon de la chambre

Les deux derniers mots, « du roi », peuvent éblouir au point de faire oublier le premier : violon. François Aulmont exerce un métier musical. La qualification situe son service ; elle ne supprime ni l’instrument, ni l’apprentissage, ni la nécessité d’être prêt à jouer. Dans notre branche, le pouvoir royal se rencontre à hauteur de musicien avant de réapparaître, quelques générations plus haut, à hauteur de conseiller.

Les violons de la chambre forment alors un corps précis. Créée en 1577, la bande des violons du roi atteint en 1614 son effectif de vingt-quatre musiciens, répartis en cinq parties, des dessus aux basses ; elle joue pour les divertissements et les cérémonies de la cour, les ballets, les bals, les repas13. Les places se transmettent et s’achètent : sous Louis XIV, une charge de violon ordinaire pouvait se négocier autour de mille quatre cents livres. Elles donnent des privilèges, l’exemption de certaines tailles et le droit de porter l’épée. On comprend mieux pourquoi le même homme peut être dit, dans un même souffle, violon du roi et bourgeois de Paris.

La qualification de violon ordinaire permet aussi de regarder autrement le mariage de Geneviève Daumont avec Pierre Desplas. On ne transmet pas seulement des biens ; on vit dans un milieu où l’on connaît des exécutants, des maîtres, des occasions de travail. Le savoir-faire et la réputation ont un poids social. Que la fille d’un violon de la chambre épouse un joueur de luth n’a rien d’un hasard romanesque : c’est un mariage dans le métier, comme ceux que nous retrouverons chez les orfèvres et chez les bouchers.

Le cordier de l’artillerie

Par sa femme, Geneviève Baillon, François Aulmont entre dans une autre famille du service royal. Bernard Baillon, mort à Paris en 1612, est cordier ordinaire de l’artillerie. Le contraste est savoureux : après les cordes que l’on fait vibrer viennent celles qui servent à atteler, haler, lever et amarrer. Le rapprochement est littéraire ; les métiers sont bien distincts. Il rappelle surtout que le service du roi mobilise autant des gestes techniques que des offices spectaculaires.

L’artillerie royale a alors un centre, l’Arsenal, sur la rive droite près de la Bastille. En 1599, Sully, devenu grand maître de l’artillerie, s’y installe et entreprend de remettre en état un site éprouvé par les guerres de la Ligue : fonderies de canons, ateliers, magasins14. Bernard Baillon exerce donc dans les années où l’artillerie d’Henri IV se réorganise. Un canon se déplace avec des attelages, se met en batterie avec des palans, se hisse sur des affûts : tout cela tient par des cordages, et ces cordages doivent être sûrs.

Filerie couverte, coupe dans la longueur : planche de corderie de l’Encyclopédie, 1763. Un atelier bien postérieur à Bernard Baillon, mais qui montre la contrainte du métier : fabriquer une corde demande de la longueur, des roues, des croch
Filerie couverte, coupe dans la longueur : planche de corderie de l’Encyclopédie, 1763. Un atelier bien postérieur à Bernard Baillon, mais qui montre la contrainte du métier : fabriquer une corde demande de la longueur, des roues, des crochets et des gestes coordonnés.Encyclopédie, planches, t. III, 1763, « Corderie », pl. II · exemplaire Bibliothèque Mazarine, ENCCRE · domaine public

La planche de l’Encyclopédie a cette vertu de montrer ce qu’un mot ne montre pas15. Sa longue filerie rend visible l’espace qu’il faut pour tordre le chanvre ; les figures humaines donnent l’échelle de l’installation. Derrière ce que l’on noue ou que l’on tend, il y a une organisation du lieu de fabrication. Le titre d’« ordinaire » accolé à celui de cordier dit, comme pour le violon, un service régulier et reconnu.

Les Tartarin : préparer, peser, nourrir

La femme de Bernard, Catherine Tartarin, ouvre encore un autre monde. Son père, Edme Tartarin, né vers 1580 sur la paroisse Saint-Séverin, est maître rôtisseur, qualifié de « noble homme, bourgeois de Paris », et vit au-delà de 1648 ; il a épousé Marguerite Baudon. Le père d’Edme, Nicolas Tartarin, mort en 1604, est maître apothicaire et bourgeois de Paris ; il a épousé Cécile Dupuis, morte en octobre 1619. Plus haut encore paraissent Jules Tartarin, marchand, et Radegonde Convage.

On pourrait recopier ces qualifications en colonne. Je préfère m’arrêter sur ce qu’elles font entrer dans une famille : la boutique, les produits, l’approvisionnement, la préparation, le rapport quotidien à ceux qui viennent acheter. L’Académie, en 1694, définit l’apothicaire par la préparation et la vente des remèdes. Elle conserve aussi les plaisanteries dont sa profession faisait l’objet : les « parties d’apothicaire », ces comptes sur lesquels il y aurait beaucoup à rabattre16. Les fournisseurs n’ont pas attendu notre époque pour se voir soupçonner de facturer trop généreusement. Dans le Paris d’alors, les apothicaires partagent avec les épiciers l’un des grands corps marchands de la ville : le savoir du remède voisine avec le commerce des denrées.

Chez Edme, la qualification de rôtisseur ramène à l’alimentation préparée. La rive gauche autour de Saint-Séverin en est un haut lieu : la rue de la Huchette, toute proche, est réputée au XVIIe siècle pour ses rôtisseurs et ses cabarets17. Nous ne connaissons ni l’adresse de sa boutique ni la carte de ses broches. Le métier suffit à le placer au contact des besoins de la ville : la volaille et le gibier qu’on fait tourner devant le feu, le client qui emporte son rôt, la ville qui mange hors de chez elle.

Saint-Séverin, la paroisse de naissance d’Edme Tartarin, maître rôtisseur : la nef gothique, reconstruite aux XVe et XVIe siècles, telle qu’on la visite aujourd’hui.
Saint-Séverin, la paroisse de naissance d’Edme Tartarin, maître rôtisseur : la nef gothique, reconstruite aux XVe et XVIe siècles, telle qu’on la visite aujourd’hui.Photographie : David Iliff · Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0

Il faut garder ces professions côte à côte. Une famille se reconnaît souvent à la densité de ses relations plus qu’à l’uniformité de ses activités. Entre un musicien, un apothicaire, un rôtisseur et un cordier, l’arbre trace des liens que les classements sociaux trop sommaires ne savent pas raconter. Sans Catherine, les Baillon seraient un autre dossier ; sans Geneviève Baillon, François Aulmont semblerait surgir seul ; sans Geneviève Daumont, le musicien Beaulieu perdrait la moitié de son entourage. Leur présence n’a rien d’un supplément aimable ajouté à une histoire d’hommes : elle en détermine la construction.

Revenons maintenant du côté de Pierre Desplas. Son père, lui aussi prénommé Pierre, vendait du drap rue Saint-Honoré.

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Chapitre V · Rue Saint-Honoré, 1604–1623

Le drapier et la maison de la Sirène

Le père du musicien porte lui aussi le prénom Pierre. Pierre Desplaces ou Desplasses, « honorable homme », est marchand drapier et bourgeois de Paris, époux de Marie Cheval. À cette génération, l’enquête retrouve une adresse qui vaut une petite scène à elle seule : rue Saint-Honoré, dans la maison de la Sirène.

« Rue Saint-Honoré, en la maison de la Sirène. »Inventaire après décès de Marie Cheval, 22 décembre 1608

Le 22 décembre 1608

La maison de la Sirène apparaît dans un moment de deuil et de mise en ordre. Marie Cheval est morte, quatre ans après son mariage. Son mari demeure rue Saint-Honoré ; leur fils Pierre est encore mineur. L’inventaire après décès, reçu par un notaire parisien et conservé aux Archives nationales, rassemble les personnes qu’il faut nommer pour que les intérêts de chacun soient reconnus18. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’enseigne est presque romanesque. Pour les comparants, il s’agit d’un lieu identifiable, dans lequel une vie vient de s’interrompre.

Ce document a une manière très particulière de conserver les choses. Il ne choisit pas le souvenir le plus émouvant ; il suit la nécessité de décrire, de désigner, de retrouver les titres. Parmi les papiers inventoriés revient le titre du mariage, daté du 19 février 1604. La mort fait relire le commencement juridique du ménage. Quatre années séparent les deux repères, et l’enfant mineur est au centre de ce qui doit désormais être organisé.

Pierre Courant, marchand passementier, intervient comme subrogé tuteur : c’est lui qui veillera, à côté du père tuteur, à ce que les droits de l’enfant sur la part de sa mère ne se confondent pas avec les affaires paternelles. Le relevé fait ainsi apparaître, autour du drapier, un autre professionnel des étoffes et des ornements du vêtement. Le drap, la passementerie et les liens entre maisons composent un voisinage social. Sans transformer chaque présence en amitié, on voit que la famille se règle au milieu de gens du même monde.

Ce que le drapier sait regarder

Les dictionnaires historiques associent le drapier au commerce ou à la fabrication du drap19. Dans la pièce qui nous occupe, Pierre est marchand drapier : c’est la qualification commerciale que le notaire met en avant. Il faut rendre au mot drap son sens d’étoffe de laine, et ne pas imaginer le linge du lit. La profession appartient au monde de l’habillement, des manteaux, des pourpoints et des livrées.

Le commerce commence par la capacité à reconnaître ce que l’on vend. Une étoffe a une qualité, un tissage, une teinture, une largeur ; on la mesure à l’aune, on la plie, on la serre, on la défend contre les mites. Le marchand achète en pièces et vend à la coupe ; il fait crédit, tient des livres, se fait payer quand il peut. L’homme que le document nomme bourgeois de Paris exerce dans cet univers matériel. Son fils, plus tard, sera reconnu par une autre compétence : jouer.

Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1638. Lingères, merciers et libraires tiennent boutique dans la galerie du Palais de justice : le commerce parisien des étoffes et des ornements, tel que le voyait la génération du fils du drapier.
Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1638. Lingères, merciers et libraires tiennent boutique dans la galerie du Palais de justice : le commerce parisien des étoffes et des ornements, tel que le voyait la génération du fils du drapier.Abraham Bosse, La Galerie du Palais, vers 1638 · National Gallery of Art, Washington · Wikimedia Commons · domaine public
La façade du bureau des marchands drapiers, construite vers 1660 rue des Déchargeurs et remontée au musée Carnavalet en 1872, photographiée à la fin du XIXe siècle.
La façade du bureau des marchands drapiers, construite vers 1660 rue des Déchargeurs et remontée au musée Carnavalet en 1872, photographiée à la fin du XIXe siècle.Photographie : Veuve L. Pamard et fils, tirage albuminé, fin du XIXe siècle · Paris Musées, musée Carnavalet · notice · CC0

Paris en 1615

Sept ans après l’inventaire, le graveur Matthäus Merian publie une vue cavalière de Paris. C’est la ville du drapier, à quelques rues près, telle que la voyaient ses contemporains : l’enceinte encore debout, les Tuileries au bord de la Seine, la rue Saint-Honoré qui file vers la porte du même nom, les clochers de Saint-Eustache et des Innocents au milieu des toits. Aucune Sirène n’y figure, évidemment ; mais on mesure en un coup d’œil que la rue Saint-Honoré est l’une des grandes artères marchandes de la rive droite, reliant les Halles au Louvre et aux quartiers neufs de l’ouest.

Le plan de Merian, 1615 : les Tuileries et les quartiers de la rive droite vers la porte Montmartre. La rue Saint-Honoré longe ce secteur avant de rejoindre les Halles.
Le plan de Merian, 1615 : les Tuileries et les quartiers de la rive droite vers la porte Montmartre. La rue Saint-Honoré longe ce secteur avant de rejoindre les Halles.Matthäus Merian, plan de Paris, 1615 · Wikimedia Commons · domaine public
La rue Saint-Honoré, le 15 avril 2023. Vue contemporaine de la rue du drapier Pierre Desplasses ; la maison de la Sirène de 1608 n’est pas localisée sur cette photographie.
La rue Saint-Honoré, le 15 avril 2023. Vue contemporaine de la rue du drapier Pierre Desplasses ; la maison de la Sirène de 1608 n’est pas localisée sur cette photographie.Photographie : Chabe01, 15 avril 2023 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Mai 1610, au bout de la rue

La rue Saint-Honoré se prolonge vers l’est par la rue de la Ferronnerie, qui longe le cimetière des Innocents jusqu’à la rue Saint-Denis. Son nom vient des ferronniers que saint Louis autorisa à s’y installer en 1229 ; en 1642, on y compte encore sept fondeurs, trois marchands de fer, un plombier et dix quincailliers21. C’est le monde de Charles Cheval, le beau-père du drapier, marchand mercier ferronnier : les ferrures, les clous, les serrures, tout ce qui se vend au poids et à la pièce.

Le 14 mai 1610, dix-huit mois après l’inventaire de la Sirène, le carrosse d’Henri IV s’engage dans cette rue large de quatre mètres et encombrée de boutiques. Le roi se rend à l’Arsenal, chez Sully, qui est souffrant. Bloqué par l’embarras des voitures, il est frappé par Ravaillac, à hauteur de l’actuel numéro 11, où une plaque marque encore l’endroit21. Nous ignorons tout de ce que firent ou virent ce jour-là le drapier veuf et son fils ; je ne leur prêterai aucun rôle. Mais la scène se passe dans leur rue, et elle relie sans le vouloir trois fils de ce livre : la rue des merciers ferronniers, la boutique de la rue Saint-Honoré et l’Arsenal où travaille, pour l’artillerie, le cordier Bernard Baillon.

L’assassinat d’Henri IV et l’arrestation de Ravaillac, rue de la Ferronnerie, le 14 mai 1610 : une reconstitution peinte au XIXe siècle, non un témoignage. La rue, étroite et encombrée, prolongeait la rue Saint-Honoré du drapier Desplasses.
L’assassinat d’Henri IV et l’arrestation de Ravaillac, rue de la Ferronnerie, le 14 mai 1610 : une reconstitution peinte au XIXe siècle, non un témoignage. La rue, étroite et encombrée, prolongeait la rue Saint-Honoré du drapier Desplasses.Peinture du XIXe siècle (Charles-Gustave Housez, 1860, musée national du château de Pau, selon la notice) · Wikimedia Commons · domaine public

1623 : la succession Marcès

Le rapprochement entre le père drapier et le fils musicien est séduisant, mais le plus intéressant est leur différence. L’ascendance ne fait pas de Pierre Beaulieu le continuateur d’une boutique familiale. Elle montre qu’une même filiation peut porter deux métiers.

En 1623, l’inventaire de Marie Marcès, la grand-mère maternelle de l’enfant, ramène le père et le fils dans le même champ documentaire. Pierre Desplaces y représente son fils mineur, né de Marie Cheval. La morte de 1608 reste présente dans cette désignation quinze ans plus tard. Une femme peut disparaître du quotidien et demeurer indispensable dans les mots qui établissent les droits de son enfant. C’est l’un des pouvoirs discrets de ces actes : ils continuent de nommer les absentes.

C’est précisément ce décalage qui rend les archives notariales si fécondes. Elles ne cherchent pas à nous raconter une famille. Elles doivent identifier les personnes parce que leurs droits en dépendent. Quatre siècles plus tard, nous profitons de cette nécessité. Le notaire avait une succession à traiter ; nous y retrouvons une maison, une mère disparue, un enfant et le commencement d’une autre histoire.

En avançant dans cette minute, nous quittons la maison de la Sirène. Marie Cheval conduit à Marie Marcès, puis aux Cochet et aux Lhomme. L’étoffe nous avait arrêtés rue Saint-Honoré ; le métal va nous entraîner vers les ateliers et vers le Pont au Change.

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Chapitre VI · Les ascendants de Marie Cheval

Le métal et la main : Cheval, Marcès, Cochet

Marie Cheval relie les Desplasses à Charles Cheval et Marie Marcès. Charles est marchand mercier ferronnier. En remontant par lui apparaissent Germain Cheval, chirurgien juré à Paris, et Jeanne Dumesnil. En remontant par Marie Marcès, ce sont les orfèvres qui occupent le premier plan : Jehan Marcès et Marie Cochet, puis Thomas Marcès et Jehan Cochet.

L’arbre rassemble ainsi des mains qui travaillent de façons très différentes. Le chirurgien, l’orfèvre, le doreur, le ferronnier et, une génération plus bas, le musicien ont chacun leurs instruments et leurs apprentissages. Leurs gestes ne se ressemblent pas ; ils ont en commun d’exiger une compétence reconnue. Une qualification professionnelle peut être un détail sec à la lecture. Replacée parmi les autres, elle dessine une société du travail.

Une fille du Pont au Change

La naissance de Marie Marcès, en 1561, est située au Pont au Change dans la généalogie familiale. Le lieu n’a rien d’indifférent. Depuis une ordonnance de Louis VII en 1141, les changeurs et les orfèvres de Paris doivent exercer sur ce pont, le « Grand-Pont » qui relie la Cité au Châtelet22. Au XVIe siècle, il est bordé des deux côtés de maisons étroites, boutique en bas, logement au-dessus, la Seine passant sous les planchers. Naître là, pour la fille d’un maître orfèvre, c’est naître au cœur du quartier du métier.

Marie Marcès meurt le 1er avril 1623, à soixante-deux ans. Dix-huit mois plus tôt, dans la nuit du 23 au 24 octobre 1621, un incendie parti du pont Marchand voisin avait détruit le Pont au Change avec toutes ses maisons22. Rien ne dit que Marie y vivait encore ; mais le pont de son enfance a disparu sous ses yeux, ou du moins de son vivant. Il sera reconstruit en pierre de 1639 à 1647, aux frais notamment des orfèvres et des joailliers, et ses nouvelles maisons seront à leur tour démolies en 1786–1788.

Le plan de Merian, 1615 : la pointe de l’île de la Cité, le pont Marchand et le pont au Change couverts de maisons, six ans avant l’incendie de 1621 qui les détruisit tous deux. C’est le paysage de l’enfance de Marie Marcès.
Le plan de Merian, 1615 : la pointe de l’île de la Cité, le pont Marchand et le pont au Change couverts de maisons, six ans avant l’incendie de 1621 qui les détruisit tous deux. C’est le paysage de l’enfance de Marie Marcès.Matthäus Merian, plan de Paris, 1615, d’après l’exemplaire de la BnF (Gallica) · Wikimedia Commons · domaine public

Sur le plan de 1615, un second pont touche presque le Pont au Change : c’est le pont Marchand, achevé en 1609 par Charles Marchant, capitaine des archers de la ville, et bordé lui aussi de maisons. C’est de lui que partit le feu de 1621, qui emporta les deux ouvrages en une nuit22. Le plan de Merian est ainsi l’un des derniers portraits de ce paysage de boutiques suspendues au-dessus de l’eau, tel que la famille Marcès l’avait connu.

Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, La Joute des mariniers entre le pont Notre-Dame et le pont au Change, 1756 : le pont reconstruit en pierre, toujours bordé de maisons.
Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, La Joute des mariniers entre le pont Notre-Dame et le pont au Change, 1756 : le pont reconstruit en pierre, toujours bordé de maisons.Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, 1756 · Paris Musées, musée Carnavalet, P272 · notice · CC0
Le Pont au Change le 1er novembre 2022 : le pont de 1858–1860, dégagé, avec le Palais de justice et la Conciergerie.
Le Pont au Change le 1er novembre 2022 : le pont de 1858–1860, dégagé, avec le Palais de justice et la Conciergerie.Photographie : Diego Delso, 1er novembre 2022 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Hier et aujourd’hui — le Pont au Change. Ce qui subsiste : le franchissement, au même endroit, entre la Cité et le Châtelet. Ce qui a changé : tout le reste. Le pont de bois de l’enfance de Marie Marcès brûle en 1621 ; celui de pierre peint par Raguenet perd ses maisons en 1786–178823 ; celui que l’on traverse aujourd’hui date du Second Empire. Le lien avec la famille : un lieu de naissance et le quartier d’un métier, non une boutique ancestrale identifiée.

Le métier d’orfèvre

Jehan Marcès, maître orfèvre, né vers 1520 et mort le 31 octobre 1583, est le père de Marie. Son propre père, Thomas Marcès, était déjà maître orfèvre ; et la mère de Marie, Marie Cochet, est fille d’un autre maître orfèvre, Jehan Cochet. La répétition du métier dans les deux ascendances attire l’attention sur le milieu dans lequel se nouent les alliances. On se marie parmi des familles que l’on connaît, dont les boutiques se touchent et dont les intérêts se rencontrent.

Devenir maître orfèvre à Paris n’est pas une formalité. Depuis l’ordonnance de 1355, l’apprentissage dure huit ans ; le candidat est examiné par ses pairs, puis enregistre son poinçon24. Ce poinçon de maître porte une fleur de lys couronnée et un symbole personnel ; il est insculpé sur une table de cuivre conservée à la maison commune de la corporation, où des jurés-gardes vérifient que l’argent travaillé atteint le titre réglementaire25. Le métier tient sa réputation de ce contrôle : celui qui achète un gobelet ou une aiguière doit pouvoir faire confiance au métal. En 1632, Paris compte quatre cent vingt-cinq maîtres orfèvres, et l’on cherche à en réduire le nombre à trois cents.

Encyclopédie, 1765, « Orfèvre grossier » : l’atelier et les ouvrages de vaisselle d’argent.
Encyclopédie, 1765, « Orfèvre grossier » : l’atelier et les ouvrages de vaisselle d’argent.Encyclopédie, planches, 1765, « Orfèvre grossier » · Wikimedia Commons · domaine public
Encyclopédie, 1765, « Orfèvre bijoutier » : répertoire d’outils, de la bouterolle au brunissoir.
Encyclopédie, 1765, « Orfèvre bijoutier » : répertoire d’outils, de la bouterolle au brunissoir.Encyclopédie, planches, 1765, « Orfèvre bijoutier, outils » · Wikimedia Commons · domaine public

Perrette Lhomme, l’épouse de Thomas Marcès, introduit une autre branche de ce monde du métal : Hubert Lhomme, maître doreur bosselier, et Marie des Caulx. Le bosselier façonne le métal en relief, au repoussé ; le doreur en couvre la surface d’une mince pellicule d’or. Ces mots anciens méritent mieux qu’une traduction hâtive en métiers contemporains. Ils disent un savoir de surface, de matière et d’apparence, voisin de celui des orfèvres, et l’alliance de Perrette avec Thomas montre ces voisinages devenus parenté.

Du côté Cochet, la généalogie note « Porte de Paris » auprès de Jehan, maître orfèvre vivant encore à la fin de 1558. Il épouse Jehanne de La Dehors, fille d’un marchand boucher de la Grande Boucherie. Par ce mariage, l’arbre des orfèvres plonge dans celui des bouchers : nous y reviendrons au chapitre suivant.

Les Cheval : de la main qui soigne à la marchandise

En suivant Charles Cheval, on rencontre son père Germain, chirurgien juré, et Jeanne Dumesnil. La qualité de chirurgien fait entrer le corps humain dans ce paysage de gestes ; celle de juré y ajoute une reconnaissance de métier. À Paris, les chirurgiens jurés forment une communauté placée sous le patronage de saint Côme et saint Damien, qui se distingue jalousement des simples barbiers : ses membres examinent les aspirants, soignent les plaies, réduisent les fractures et pratiquent les opérations que les médecins de la Faculté ne font pas eux-mêmes27. C’est le temps d’Ambroise Paré, dont les Œuvres, publiées en 1585, reproduisent des dizaines d’instruments.

Instruments gravés dans les Œuvres d’Ambroise Paré, 1585 : poussoirs, déchaussoirs, davier et pélican, pour les dents. Le matériel d’un métier contemporain de Germain Cheval, sans attribution à sa personne.
Instruments gravés dans les Œuvres d’Ambroise Paré, 1585 : poussoirs, déchaussoirs, davier et pélican, pour les dents. Le matériel d’un métier contemporain de Germain Cheval, sans attribution à sa personne.Ambroise Paré, Les Œuvres, Paris, 1585 · domaine public

Nous n’avons pas le récit d’une intervention de Germain. Son portrait tient à sa qualification et aux liens familiaux qui le replacent parmi les autres Parisiens de l’arbre. Son fils Charles choisit un autre chemin, celui du commerce : marchand mercier ferronnier. Le mercier est le marchand de tout ce qui orne et équipe — rubans, boutons, garnitures, petits objets — et le ferronnier en vend la part de fer. Le vieux dicton des merciers, « marchands de tout, faiseurs de rien », dit à la fois l’étendue de leur commerce et l’interdiction qui leur était faite de fabriquer.

Jeanne Dumesnil rattache cette maison à Étienne Dumesnil, marchand, et à Girarde Boucher. Plus haut, Pierre Videron, mort en 1497, est maréchal à Claye-Souilly, sur la route de Meaux. Les noms de Boucher et de Cheval pourraient inviter à des calembours faciles ; les professions sont assez intéressantes pour qu’on leur épargne cet honneur. Entre Paris et Claye, l’ascendance conserve des commerçants et un artisan dont l’enclume nous conduit hors de la capitale.

La place des femmes apparaît avec une netteté croissante. Perrette Lhomme relie les Lhomme aux Marcès ; Marie Cochet apporte la branche des Cochet et des La Dehors ; Marie Marcès épouse Charles Cheval ; Marie Cheval devient la mère du musicien. À chaque génération, une alliance donne au ménage une autre parenté. Le pont, les ateliers et les boutiques composent une ville proche : quelques rues suffisent à passer des étoffes aux ouvrages précieux, puis à l’institution judiciaire et à la boucherie.

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Chapitre VII · Au pied du Châtelet, XVe–XVIe siècles

Les La Dehors et la Grande Boucherie

Par Marie Cochet et Jehanne de La Dehors, la généalogie gagne une autre partie du vieux Paris. Étienne de La Dehors est marchand boucher, copropriétaire de la Grande Boucherie et du cimetière Saint-Jean. Il épouse Isabeau de Luppé, fille de Jacques de Luppé, écuyer, procureur du roi au Châtelet, et de Catherine Le Secq. Le commerce et la justice se rencontrent ici presque à hauteur de rue.

Une communauté fermée

La Grande Boucherie n’est pas une boutique : c’est une institution. Ce bâtiment d’au moins deux étages, couvert de tuiles, s’élève près du Grand Châtelet, du côté de la rue Saint-Denis28. Ses bouchers ont reçu leurs premiers privilèges de Louis VII en 1162, confirmés par Philippe Auguste en 1182 ; les statuts que leur donne Charles VI en 1381 réservent la maîtrise aux fils de maîtres29. La communauté est dirigée par un chef élu à vie, assisté de jurés ; elle a sa juridiction, son sceau, ses registres, et peut prononcer des amendes. Pour y entrer, il faut acquitter des droits que l’on paie en pièces d’or, en vin, en gâteaux et en viande, distribués à des officiers du roi et de l’Église.

Les La Dehors appartiennent à ce petit monde héréditaire. Oudard de La Dehors, mort en 1472, est maître boucher et juré garde du métier : il fait partie de ceux qui veillent sur les règles de la communauté. Son fils Jehan, mort en 1473, est maître boucher et bourgeois de Paris. Être copropriétaire de la Grande Boucherie, comme le sera Étienne au siècle suivant, c’est détenir une part des étaux eux-mêmes, et donc des revenus qu’ils produisent. Nous sommes loin d’un détail pittoresque : la présence de ces familles dans les documents s’explique par les affaires qu’elles conduisent, les intérêts qu’elles détiennent et les responsabilités qu’elles exercent.

La mention du « cimetière Saint-Jean » associée à Étienne demande à être lue avec soin. Ce cimetière, voisin de l’église Saint-Jean-en-Grève, derrière l’Hôtel de Ville, avait cessé depuis longtemps de recevoir des sépultures : c’était une place de marché, où se tenaient des étaux de bouchers. Être copropriétaire à la fois de la Grande Boucherie et de ce marché, c’est tenir deux points de vente de la viande parisienne, à quelques centaines de mètres l’un de l’autre. Les La Dehors sont des bouchers, au sens où l’on est armateur plutôt que matelot.

Les bouchers dans l’histoire de Paris

Ces bouchers ne sont pas seulement riches ; ils sont redoutés. Armés de leurs couperets, ils se soulèvent souvent, et les autorités les craignent. En 1413, pendant les États généraux, la révolte dite des Cabochiens, du nom de l’écorcheur Simon Caboche, met Paris sous la coupe des bouchers alliés au duc de Bourgogne. La réaction est brutale : en 1416, la Grande Boucherie est abattue et la communauté supprimée. Elle est rétablie dès 1418, lorsque les Bourguignons reprennent la ville29. Oudard de La Dehors, mort en 1472, a pu connaître ces années dans sa jeunesse ; je n’ai trouvé aucun document qui le place dans un camp, et je ne lui en inventerai pas.

La richesse du quartier a laissé un monument. L’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, paroisse des marchands du quartier et étape de pèlerinage, reçoit au début du XVIe siècle un clocher élevé de 1509 à 1523, financé notamment par les bouchers30. L’église est vendue et démolie en 1797 ; la tour, que son acquéreur s’était interdit d’abattre, est restée seule debout. C’est le seul édifice encore visible qui ait appartenu au monde des La Dehors.

La tour Saint-Jacques photographiée par Gustave Le Gray vers 1857–1859, peu après l’aménagement du square.
La tour Saint-Jacques photographiée par Gustave Le Gray vers 1857–1859, peu après l’aménagement du square.Gustave Le Gray, vers 1857–1859, épreuve sur papier albuminé · J. Paul Getty Museum, 84.XP.218.18 · Wikimedia Commons · domaine public
La tour Saint-Jacques aujourd’hui, restaurée et ouverte à la visite.
La tour Saint-Jacques aujourd’hui, restaurée et ouverte à la visite.Photographie : Sailko (Francesco Bini) · Wikimedia Commons · licence Creative Commons, voir la notice

Hier et aujourd’hui — Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Ce qui subsiste : le clocher flamboyant, achevé en 1523, que les bouchers ont aidé à bâtir. Ce qui a changé : l’église a disparu en 1797, la Grande Boucherie voisine a été rasée, et le quartier a été retaillé par le percement de la rue de Rivoli et le square de 1854. Le lien avec la famille : la paroisse et le voisinage du métier des La Dehors ; aucune sépulture familiale n’y est documentée dans ce livre.

Le boucher et le magistrat

Avant Étienne, la ligne passe par Pierre de La Dehors, fils de Jehan. Le dossier lui donne trois qualités : avocat au Parlement, monnayeur du Serment de France, lieutenant criminel du prévôt de Paris. Il épouse Marie Arnoult et vit encore en 1476.

Chacune de ces qualités ouvre une porte. Les monnayeurs du Serment de France forment une corporation héréditaire attachée aux ateliers monétaires du roi ; leurs privilèges, exemptions et juridiction propres remontent aux XIIIe et XIVe siècles31. Être reçu au Serment, c’est appartenir par naissance ou par alliance à ce corps privilégié. Le lieutenant criminel, lui, est l’un des grands officiers du Châtelet : à côté du lieutenant civil, il juge au nom du prévôt de Paris les affaires criminelles de la capitale32. Le fils du boucher siège donc dans la forteresse qui domine les étaux de son père.

Il serait facile de sourire du boucher placé près du magistrat, comme si le second devait nécessairement faire oublier le premier. Ce serait mal lire l’histoire. Le métier nourrit, organise une activité économique et donne une place dans la cité ; la charge judiciaire ouvre d’autres responsabilités. La famille ne cesse pas d’avoir des bouchers parce qu’elle compte aussi des hommes de justice : Étienne, le petit-fils, reviendra à la Grande Boucherie. L’ascendance conserve les deux. Elle ne demande pas au commerce de s’excuser avant d’entrer dans le livre.

La justice du Châtelet au temps de Villon

Ce que pouvait être cette justice, un poète nous le fait entendre. Le 2 novembre 1462, François Villon est arrêté après une rixe où un notaire, François Ferrebouc, a été blessé d’un coup de dague. La prévôté, au Châtelet, le condamne à être « pendu et étranglé ». Il fait appel au Parlement, qui, le 5 janvier 1463, annule la sentence de mort mais le bannit pour dix ans de la ville, prévôté et vicomté de Paris ; on perd sa trace quelques jours plus tard. Le prévôt de Paris est alors Robert d’Estouteville, une connaissance du poète33.

Je ne sais pas si Pierre de La Dehors siégeait déjà au Châtelet en 1462 ; le dossier le dit vivant en 1476, et je me garderai de l’asseoir à côté des juges de Villon. Mais c’est la même juridiction, dans les mêmes murs, quelques années à peine avant ou après lui : une justice expéditive, où la corde est la peine ordinaire du vol et de la violence, et où l’appel au Parlement peut sauver une tête. Le fils de boucher qui devient lieutenant criminel entre dans cette machine-là. On mesure le chemin parcouru en une génération, de l’étal à la chambre criminelle, et le poids de la charge.

Gravure sur bois de l’édition du Grant Testament Villon imprimée à Paris en 1489 : l’œuvre du poète condamné par la prévôté du Châtelet en 1462.
Gravure sur bois de l’édition du Grant Testament Villon imprimée à Paris en 1489 : l’œuvre du poète condamné par la prévôté du Châtelet en 1462.Le Grant Testament Villon, Paris, Pierre Levet, 1489, gravure sur bois · Wikimedia Commons · domaine public
Vue du Grand-Châtelet et de la Grande-Boucherie du côté de la rue Saint-Denis, anonyme, vers 1800 : la forteresse et, à gauche, les bâtiments de la boucherie, peu avant leur démolition.
Vue du Grand-Châtelet et de la Grande-Boucherie du côté de la rue Saint-Denis, anonyme, vers 1800 : la forteresse et, à gauche, les bâtiments de la boucherie, peu avant leur démolition.Anonyme, vers 1800 · Paris Musées, musée Carnavalet, D.3137 · notice · CC0
La Victoire de Louis-Simon Boizot sur la fontaine du Palmier, place du Châtelet, le 30 septembre 2023.
La Victoire de Louis-Simon Boizot sur la fontaine du Palmier, place du Châtelet, le 30 septembre 2023.Photographie : Ibex73, 30 septembre 2023 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Hier et aujourd’hui — le Châtelet. Ce qui subsiste : le nom, et la position au débouché du Pont au Change. Ce qui a changé : la forteresse et la boucherie ont disparu au début du XIXe siècle ; la place actuelle, ses théâtres et la fontaine du Palmier occupent l’espace ouvert par cette disparition. Le lien avec la famille : un lieu de travail et de justice pour les La Dehors et les Luppé ; aucune image ne représente leurs maisons.

Deux femmes, deux ouvertures

Isabeau de Luppé et Isabelle Porcher sont des femmes essentielles dans ce passage. Isabeau, fille du procureur du roi, épouse Étienne de La Dehors ; veuve, elle se remarie avec Étienne Picard. Par elle, la branche des bouchers se rattache au parquet du Châtelet. Isabelle Porcher, plus haut, épouse Oudard de La Dehors ; par elle, l’arbre quitte Paris pour Joigny et Sens. En prenant le temps de prononcer ces deux prénoms presque semblables, on évite de réduire plusieurs femmes à une fonction vague : « les alliances ».

La Grande Boucherie fournit ainsi un contrepoint aux blasons à venir. Derrière une longue ascendance, il y a des marchandises, des étaux, des charges de métier, des successions et des mariages. Les familles documentées le sont souvent parce qu’elles possèdent, travaillent, négocient et font écrire. Les charges médiévales que nous allons rencontrer sont arrivées jusqu’à nous par cette suite de métiers : un boucher, un orfèvre, un drapier, un musicien.

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Chapitre VIII · Sens, Joigny et le service du roi, XIIIe–XVe siècles

Porcher, Voisines, Chanteprime et Dormans

Isabelle Porcher, épouse d’Oudard de La Dehors, conduit à Jehan Porcher et à Jehanne de Chanteprime. Par les Porcher et les Voisines, l’arbre retrouve Joigny et Sens. Par les Chanteprime et les Dormans, il entre dans le milieu des administrateurs et des officiers qui, au XIVe siècle, font fonctionner la monarchie des Valois.

Un marchand de Joigny au service des rois

Étienne Porcher est né vers 1320 à Joigny, sur l’Yonne, dans une famille de marchands. Il fait toute sa carrière au service de trois rois, Jean le Bon, Charles V et Charles VI35. Avant 1350, il est sergent d’armes du roi ; il devient ensuite maître des garnisons de vins, chargé d’approvisionner en vin l’hôtel du roi et ses armées. En juin 1364, Charles V l’anoblit pour récompenser, disent les lettres, les services nombreux et désintéressés rendus à ses prédécesseurs et à lui-même. Le 4 septembre 1368, il reçoit le droit de porter les armes des anciens comtes de Joigny : de gueules à une aigle d’argent aux ailes éployées.

Ce marchand devenu officier ne s’en tient pas aux affaires. Il fonde à Paris une chapelle de la Trinité en 1376 ; à Joigny, un Hôtel-Dieu Notre-Dame pour les femmes pauvres, et une chapelle de la Conception accolée à l’église Saint-Thibault. De cette chapelle provient une statue qui est le plus beau cadeau de ce livre.

Étienne Porcher agenouillé, statue en pierre polychrome du dernier quart du XIVe siècle, haute de 130 cm, église Saint-Thibault de Joigny. Une effigie d’époque, provenant de la chapelle qu’il avait fondée : le seul visage de ce livre qui so
Étienne Porcher agenouillé, statue en pierre polychrome du dernier quart du XIVe siècle, haute de 130 cm, église Saint-Thibault de Joigny. Une effigie d’époque, provenant de la chapelle qu’il avait fondée : le seul visage de ce livre qui soit celui d’un ancêtre.Statue en pierre polychrome, 4e quart du XIVe siècle, église Saint-Thibault de Joigny, classée MH (Palissy PM89000643) · photographie publiée sur Wikimedia Commons, catégorie Saint-Thibault de Joigny, auteur et licence selon la notice

Le titre de maître des garnisons de vins mérite d’être pris au sérieux. Le vin de la basse Bourgogne, celui d’Auxerre et de Joigny, descend vers Paris par l’Yonne et la Seine ; il remplit les celliers des grandes maisons et ceux du roi. Un marchand de Joigny connaît les vignes, les tonneliers, les bateaux et les péages ; il sait acheter à la vendange et faire arriver sans perte. C’est exactement ce dont l’hôtel du roi a besoin, et c’est sans doute ce qui fait sa fortune : la charge royale prolonge un métier marchand plus qu’elle ne le remplace.

Ces années de service sont aussi celles des plus graves crises du siècle. En 1356, Jean le Bon est fait prisonnier à Poitiers ; à Paris, le prévôt des marchands Étienne Marcel dresse la ville contre le dauphin Charles, régent du royaume, avant d’être tué le 31 juillet 1358. Étienne Porcher, sergent d’armes du roi, sert la couronne ; sa seconde épouse, Jeanne Cocatrix, est pourtant une cousine de Marcel35. Les fidélités politiques et les alliances familiales ne se recouvrent pas toujours, et c’est peut-être une leçon de prudence que ces familles bourgeoises ont apprise tôt. L’anoblissement de 1364, quelques semaines après le sacre de Charles V, récompense en tout cas un serviteur dont le roi n’a pas douté.

Étienne a épousé en premières noces Agnès de Voisines, dont il a notamment Jean, notre ancêtre, et Dreux, secrétaire du roi. Remarié à Jeanne Cocatrix, une cousine d’Étienne Marcel, il meurt vers 1385. La notice qui lui est consacrée observe qu’il compte parmi les ancêtres de la plupart des familles marchandes et administratives d’Auxerre et de Joigny35. Notre branche n’est qu’une de ces innombrables descendances ; elle a l’avantage d’être documentée génération après génération jusqu’à nous.

À Sens, du sel et une prévôté

Agnès de Voisines, née vers 1330 à Sens, apparaît dans la généalogie familiale comme négociante en sel. Cette qualité mérite de rester près de son nom : elle lui donne une activité propre, alors que la suite des fonctions masculines pourrait facilement l’absorber. Le sel, au XIVe siècle, est une marchandise fiscale autant qu’alimentaire, soumise depuis Philippe VI à la gabelle. Dans ce ménage, le vin et le sel se rencontrent : le mari pourvoit les celliers du roi, la femme vend ce qui conserve les viandes et que le roi taxe.

Son père, Miles de Voisines, mort en 1378, est prévôt royal de Sens : il rend la justice ordinaire et perçoit les revenus du roi dans la ville. Avant lui, Erard de Voisines est sergent d’armes et garde de la prévôté ; Pierre, bourgeois de Sens, a épousé Thiesse de Nantes. Plus haut encore, Renaud et Eudes de Voisines sont connus comme bienfaiteurs de l’hôpital de Sens ; Eudes vit encore après 1202. Avec lui, la branche atteint les premières années du XIIIe siècle : vingt-huit générations nous séparent de cet homme dont une institution charitable a gardé le nom.

Il faut se représenter ce que pèse Sens à l’époque des Voisines. La ville n’est pas une sous-préfecture tranquille de l’Yonne : elle est le siège d’un archevêché dont dépendent les évêchés d’Auxerre, de Chartres, de Meaux, de Nevers, d’Orléans, de Troyes — et de Paris. L’évêque de Paris reste le suffragant de l’archevêque de Sens jusqu’en 1622 ; ce n’est qu’alors que Paris devient archevêché, et Sens reçoit en compensation le titre de primat des Gaules et de Germanie39. Pour une famille de bourgeois et d’officiers, la route de Sens à Paris n’est pas celle de la province vers la capitale : c’est celle d’une métropole ecclésiastique vers la ville du roi.

La cathédrale Saint-Étienne de Sens et son voisinage, le 26 septembre 2022. Commencée vers 1130–1135, elle compte parmi les premières cathédrales gothiques40 ; c’est le grand repère de la ville des Voisines, des Porcher et des Chanteprime,
La cathédrale Saint-Étienne de Sens et son voisinage, le 26 septembre 2022. Commencée vers 1130–1135, elle compte parmi les premières cathédrales gothiques40 ; c’est le grand repère de la ville des Voisines, des Porcher et des Chanteprime, sans qu’aucune maison ancestrale soit identifiée dans cette vue.Photographie : François GOGLINS, 26 septembre 2022 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Les Chanteprime, gens de finance et de livres

La femme de Jehan Porcher, Jehanne de Chanteprime, ouvre une autre maison. Son ancêtre Jean de Chanteprime est noté bourgeois de Sens en 1332. Son fils Adam est procureur général du roi au bailliage de Sens et conseiller au Parlement ; il épouse Jehanne de Longuejoue. Leur fils Jehan fait l’une des belles carrières financières de son temps : receveur général des aides en 1381, maître à la Chambre des comptes du Dauphiné en 1382, receveur général des aides pour la guerre, trésorier des guerres, conseiller du roi, président de la Cour des aides en 1398, contrôleur général des finances de Charles VI en 1399, et garde du Trésor des chartes de 1399 à 141141. Il tient les seigneuries de Champlost, d’Avrolles et de Pont-de-Bar.

Jehan de Chanteprime nous réserve une rencontre qui dépasse la liste de ses charges. Le 13 novembre 1400, à Paris, Laurent de Premierfait achève sa première traduction française du De casibus virorum illustrium de Boccace « pour et chez » Jean Chanteprime42. Premierfait, humaniste admiré de ses contemporains, traduira ensuite Cicéron et le Décaméron43. Les études consacrées aux manuscrits du temps replacent ces livres dans la culture des grands officiers royaux du début du XVe siècle : servir le pouvoir n’empêchait pas de faire copier, traduire et circuler des œuvres44.

Je trouve ce voisinage particulièrement heureux. Au détour d’une branche que j’avais poursuivie pour retrouver une suivante, apparaît un ancêtre chez qui s’achève le travail d’un traducteur. Il serait assez comique d’en tirer une hérédité littéraire à six siècles de distance. Je préfère garder le fait à sa juste taille : un nom de notre arbre figure dans l’histoire d’un livre. Pour quelqu’un qui essaie d’en écrire un sur sa famille, cela suffit largement au plaisir.

Gillette de Dormans, sœur de deux chanceliers

Jehan de Chanteprime a épousé Gillette de Dormans, fille de Jean de Dormans, procureur au Parlement, et d’Antoinette d’Escot. Cette alliance place notre arbre à un étage très élevé du royaume. Les deux frères de Gillette sont en effet Jean et Guillaume de Dormans41. Jean, évêque de Beauvais en 1360, est chancelier de France sous Jean le Bon et Charles V, cardinal en 1368 ; il représente le régent lors du traité de Brétigny, meurt en 1373 et repose aux Chartreux de Paris45. Guillaume lui succède comme chancelier. Le fils de Guillaume, Miles de Dormans, évêque de Beauvais et chancelier à son tour, est donc le neveu de Gillette.

En 1370, le cardinal fonde à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, le collège de Dormans-Beauvais, destiné à loger et instruire des écoliers ; sa chapelle, élevée vers 1375, subsiste rue Jean-de-Beauvais46. Ce collège deviendra l’un des plus réputés de l’Université.

Le cardinal Jean de Dormans, frère de Gillette, dans l’Histoire de tous les cardinaux françois, Paris, 1660 : un portrait gravé rétrospectif, publié près de trois siècles après sa mort.
Le cardinal Jean de Dormans, frère de Gillette, dans l’Histoire de tous les cardinaux françois, Paris, 1660 : un portrait gravé rétrospectif, publié près de trois siècles après sa mort.Gravure publiée dans l’Histoire de tous les cardinaux françois, Paris, 1660 · Wikimedia Commons · domaine public

La gravure du cardinal n’est pas un portrait d’après nature : publiée en 1660, elle restitue une figure trois siècles plus tard. Elle a cependant un statut précis dans ce livre : c’est l’image identifiée d’un proche parent d’une ancêtre, le frère de Gillette, et non un visage anonyme prêté à quelqu’un. Je la légende comme telle.

Le fils de Jehan et de Gillette, Pierre de Chanteprime, conseiller au Parlement, épouse Jeanne de Perreuse ; les notices le rattachent aussi à la châtellenie de Sens et à la seigneurie de Diant. Leur fille Jehanne épouse Jehan Porcher, conseiller aux requêtes du Palais, le fils d’Étienne et d’Agnès. La chambre des requêtes du Palais juge, au sein du Parlement, les causes des privilégiés qui ont le droit d’y porter leurs procès : Jehan Porcher, mort en 1429, y passe une carrière de juriste. Leur fille Isabelle épouse le boucher Oudard de La Dehors. La boucle parisienne se referme.

Chanteprime : d’or au chevron de sable accompagné de trois hures de sanglier du même.
Chanteprime : d’or au chevron de sable accompagné de trois hures de sanglier du même.Dessin : Pueblopassingby, 2018 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0
Porcher : de gueules à l’aigle d’argent aux ailes éployées, armes concédées le 4 septembre 1368.Dessin réalisé pour ce livre.
Miles de Dormans, évêque de Beauvais, neveu de Gillette : écartelé de Beauvais et de Dormans.
Miles de Dormans, évêque de Beauvais, neveu de Gillette : écartelé de Beauvais et de Dormans.Dessin : Jimmy44, d’après l’Armorial de Gelre, f. 52r · Wikimedia Commons · CC BY 3.0

Diant et Joigny : ce que les lieux ont gardé

Le château de Diant, dans le Gâtinais au nord-ouest de Sens, apporte un autre type de présence. Son histoire rencontre les Chanteprime, à qui la seigneurie est associée à la fin du XIVe siècle. La notice de protection du ministère de la Culture distingue des éléments des XIIIe et XVe siècles et un logis transformé jusqu’au XIXe47. La photographie montre l’état actuel d’un bâtiment qui a traversé bien d’autres propriétaires ; elle ne devient pas, par la magie d’une légende, la maison de chaque membre de la famille. Le lien est celui de l’histoire d’une seigneurie tenue par une maison alliée.

Le château de Diant, le 20 février 2019 : tours, murs et douves d’une seigneurie associée aux Chanteprime à la fin du XIVe siècle.
Le château de Diant, le 20 février 2019 : tours, murs et douves d’une seigneurie associée aux Chanteprime à la fin du XIVe siècle.Photographie : Thor19, 20 février 2019 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0
Joigny, la maison du Bailliage, le 12 août 2025 : le cadre urbain de la ville d’Étienne Porcher, sans attribution de propriété.
Joigny, la maison du Bailliage, le 12 août 2025 : le cadre urbain de la ville d’Étienne Porcher, sans attribution de propriété.Photographie : Benjamin Smith, 12 août 2025 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

De Sens à Paris, la carte fait apparaître des lieux proches, mais socialement très divers. Une route généalogique ne correspond pas à un déplacement accompli par une seule personne ; elle suit des alliances successives. À mesure que nous remontons, ce qui semblait être la branche d’un musicien devient une traversée du commerce, de la justice et de l’administration royale. Il est temps de redescendre — et de le faire en nommant celles par qui tout est passé.

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Chapitre IX · Les alliances qui transmettent

Les femmes qui font tenir la chaîne

Il faut reprendre cette ascendance en prononçant les noms des femmes. Claude Despland. Geneviève Daumont. Marie Cheval. Marie Marcès. Marie Cochet. Jehanne de La Dehors. Isabeau de Luppé. Isabelle Porcher. Jehanne de Chanteprime. Gillette de Dormans. Agnès de Voisines. Leurs noms font passer le livre d’une famille à l’autre. Sans elles, les rameaux les plus développés resteraient étrangers les uns aux autres.

Les documents les saisissent souvent à l’occasion d’un mariage, d’une naissance ou d’une succession. Cela peut donner l’illusion qu’elles n’existent qu’au bord de la vie des hommes. Le mouvement réel de la généalogie montre leur rôle central : de Claude jusqu’aux bourgeois de Sens, chaque changement de milieu, chaque passage d’un métier à un autre se fait par une femme. Le patronyme Despland lui-même ne remonte que de deux générations ; tout le reste, les orfèvres, les bouchers, les officiers du roi, arrive par les mères.

Ce que les femmes apportent

Elles apportent des biens, d’abord, et les actes le disent sans détour. Marie Angélique de Veilhan apporte au baron d’Avrigny les terres de Moissy-Moulinot. Marie Cheval apporte au drapier une part que l’inventaire de 1608 doit isoler pour son fils mineur. Marie Marcès laisse en 1623 une succession où l’on convoque son petit-fils. Agnès de Voisines exerce un commerce en son nom. Jehanne de La Dehors, fille d’un copropriétaire de la Grande Boucherie, entre chez les orfèvres avec une parenté qui pèse.

Elles apportent aussi des relations. Isabeau de Luppé relie les bouchers au parquet du Châtelet. Gillette de Dormans fait des Chanteprime les beaux-frères de deux chanceliers de France. Geneviève Baillon fait entrer le cordier de l’artillerie et les Tartarin dans la famille d’un violon du roi. La baronne d’Avrigny, enfin, qui n’est pas notre ancêtre, devient la marraine d’une de nos ancêtres et lui donne ses prénoms.

Ce que le droit leur permettait

Le notaire que je suis ne peut parler de ces femmes sans dire le cadre juridique dans lequel elles vivaient. À Paris et dans une grande partie du Bassin parisien, la coutume organise le mariage en communauté : ce que les époux acquièrent ensemble leur appartient ensemble, tandis que les biens hérités restent propres à chacun. La femme mariée ne peut, en principe, contracter seule ; il lui faut l’autorisation de son mari. Mais elle n’est pas sans droits : elle a sa part dans la communauté, et le douaire lui assure, si elle survit, la jouissance d’une partie des biens de son époux.

C’est la veuve qui retrouve la pleine capacité. Elle gère, plaide, vend, se remarie, tutrice de ses enfants mineurs. Isabeau de Luppé, veuve d’Étienne de La Dehors, épouse ensuite Étienne Picard ; Marie Marcès survit plus de trente ans à son mari Charles Cheval, mort avant 1591, et sa succession, en 1623, met en mouvement toute une parenté. Les inventaires, les tutelles et les contrats qui nous permettent de les retrouver sont précisément les actes par lesquels le droit protégeait les femmes et les enfants au moment où la mort ou le mariage rebattait les cartes.

Marie Cheval, toujours nommée

Marie Cheval est déjà morte lorsque l’inventaire de 1608 nous ouvre sa maison. Ce serait pourtant une erreur de la faire sortir aussitôt du récit. Son nom revient dans la représentation de son fils, puis dans la succession de Marie Marcès en 1623. Elle continue de relier l’enfant à une parenté et à des droits. Les actes la maintiennent dans la phrase parce que, sans elle, on ne saurait plus correctement désigner la place du mineur.

La répétition du prénom Marie peut donner une impression d’uniformité. Dès que l’on suit les couples et les générations, chacune reprend sa place : Marie des Caulx auprès d’Hubert Lhomme ; Marie Cochet auprès de Jehan Marcès ; Marie Marcès auprès de Charles Cheval ; Marie Cheval auprès du drapier ; Marie Angélique La Humière auprès du marchand de Coulanges. Le prénom revient, mais les maisons et les relations changent.

Les sœurs et les enfants morts

Chez Claude, les deux filles survivantes empêchent de réduire la famille à la seule ligne dont je descends. Marie Angélique conduit aux Gagneux ; Marie Catherine conduit à Pierre Coquille et au contrat de 1701. Nous devons à cette seconde union l’une des pièces les plus précieuses du dossier. Une sœur qui ne figure pas dans ma ligne directe a donc rendu l’histoire de mon ancêtre plus lisible. Les branches latérales ont parfois cette générosité documentaire.

Quant à Élisabeth Louise, elle ne transmet pas de descendance. Son acte de sépulture demeure pourtant dans le livre, à côté des baptêmes et des contrats. Une histoire familiale ne peut réserver sa place aux seules personnes qui ont conduit jusqu’à nous. Ce serait demander à un enfant mort à douze jours de justifier sa présence par l’utilité qu’il aurait eue pour notre arbre.

Les documents ne conservent pas la même part de chaque existence. Agnès de Voisines a un métier ; Isabelle Porcher n’a qu’un mari et un père. La narration doit leur donner leur place sans leur distribuer artificiellement des biographies de même longueur. Un arbre peut sembler remonter par des hommes lorsqu’on le regarde trop vite. Dès qu’on le lit vraiment, les femmes font circuler l’histoire : elles lui donnent ses bifurcations, ses maisons successives, ses noms nouveaux et, souvent, ses documents les plus précieux.

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Chapitre X · 1695–aujourd’hui

De Claude jusqu’à moi

La branche Despland ne demeure pas suspendue au XVIIe siècle. Elle rejoint notre famille par Marie Angélique La Humière, la jumelle survivante de 1677, épouse de François Gagneux. Il a fallu des centaines de pages d’actes pour la remonter ; elle se redescend en douze noms.

Coulanges, Versailles, les Gobelins

Coulanges-sur-Yonne est le premier lieu de cette descente. François Gagneux y est marchand, sur la rivière qui fait descendre vers Paris le bois flotté du Morvan. Son mariage avec Marie Angélique, en 1695, réunit une fille de la maison d’Asnières et un homme du commerce local. La photographie de l’église Notre-Dame, prise en 2015, replace le nom dans une ville actuelle ; elle offre un point de départ pour une visite.

Coulanges vit au rythme de la rivière. Au XVIIe siècle, le bois coupé dans le Morvan descend la Cure et l’Yonne jusqu’à Paris, d’abord en bûches perdues que l’on rassemble aux ports de flottage, puis en grands trains de bois assemblés et conduits par des flotteurs5. Les marchands de Coulanges et de Clamecy vivent de ce commerce et de tout ce qui l’accompagne. Quand Marie Angélique y suit son mari, la maison d’un marchand est un poste avancé de l’approvisionnement de la capitale : les bûches qui chauffent Paris passent sous ses fenêtres.

Coulanges-sur-Yonne, l’église Notre-Dame, le 10 août 2015 : la ville de François Gagneux, marchand, époux de Marie Angélique La Humière.
Coulanges-sur-Yonne, l’église Notre-Dame, le 10 août 2015 : la ville de François Gagneux, marchand, époux de Marie Angélique La Humière.Photographie : Wayne77, 10 août 2015 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Leur fils, Jean Baptiste Gagneux, quitte l’Yonne pour Paris. Bourgeois de Paris, il se marie le 22 juin 1732 à Versailles avec Madeleine Bernarde Besson, fille d’Anthoine Besson et d’Éléonore Couneault, venue de Saône-et-Loire. Le petit-fils de la suivante revient dans la ville d’où sa grand-mère était partie. Les familles font parfois ces allers-retours sans les commenter.

Leur fille, Reine Marguerite Gagneux, épouse en 1754 Jean Charles Bessin, compagnon tapissier pensionnaire du roi à la manufacture des Gobelins, au faubourg Saint-Marcel. Elle meurt jeune, avant août 1757, laissant deux filles. L’inventaire dressé alors dénombre cinq chaises de paille, une table, une petite pendule, des livres et des images. Ces objets ont une vertu que les grands titres possèdent rarement : ils donnent immédiatement la mesure d’un intérieur. Après les tours de Diant et les armes des Chanteprime, la petite pendule ramène l’histoire à la taille d’une pièce.

Louis XIV visitant la manufacture des Gobelins le 15 octobre 1667, tapisserie de l’Histoire du Roi tissée aux Gobelins d’après Charles Le Brun. La manufacture où travaillera, un siècle plus tard, Jean Charles Bessin, gendre des Gagneux ; un
Louis XIV visitant la manufacture des Gobelins le 15 octobre 1667, tapisserie de l’Histoire du Roi tissée aux Gobelins d’après Charles Le Brun. La manufacture où travaillera, un siècle plus tard, Jean Charles Bessin, gendre des Gagneux ; une image de l’institution, non de ses ouvriers.Tapisserie de la tenture de l’Histoire du Roi, manufacture des Gobelins, d’après Charles Le Brun · Wikimedia Commons (Web Gallery of Art) · domaine public

Après les cordes du musicien, les étoffes du drapier et les fils d’or des doreurs, les fils de la tapisserie reviennent dans l’histoire. Ce rapprochement ne fabrique pas une vocation héréditaire ; il permet de regarder la diversité des travaux dont notre famille est issue. Les Bessin et les Lingée des Gobelins ont leur propre chapitre dans le livre familial ; je ne fais ici que traverser leur maison.

Douze passages

De Madeleine Reine Bessin, née en 1755 et mariée en 1778 à un Lefebvre, la ligne passe à Reine Élisabeth Lefevre, née en 1781, puis à Adélaïde Cambray, née en 1818, à Henri René Cadet, né en 1847, à Gabrielle Henriette Marie Cadet, née en 1885, et à Bernard Christian Albert Vargues, mon grand-père, né en 1921 et mort en 2003. Elle arrive ensuite à ma mère, dont je garde ici la vie privée, et à moi. Leurs prénoms se transmettent en partie ; leurs noms déplacent le regard. Celui qui chercherait seulement les Despland ne trouverait plus le chemin ; celui qui suit les personnes retrouve une succession régulière.

3 451Claude Françoise Charlotte Desplandsuivante de la baronne d’Avrigny · † 1713
1 725Marie Angélique La Humièrenée en 1677 · épouse François Gagneux en 1695
862Jean Baptiste Gagneuxbourgeois de Paris · épouse Madeleine Bernarde Besson en 1732
431Reine Marguerite Gagneuxépouse Jean Charles Bessin, tapissier des Gobelins, en 1754
215Madeleine Reine Bessinnée en 1755
107Reine Élisabeth Lefevrenée en 1781
53Adélaïde Cambraynée en 1818
26Henri René Cadetné en 1847
13Gabrielle Henriette Marie Cadetnée en 1885
6Bernard Christian Albert Vargues1921–2003 · mon grand-père
3Ma mèregénération privée
1Fabian Regairaznotaire, auteur de ce livre

Les numéros sont ceux de mon arbre (numérotation Sosa : le père d’une personne porte le double de son numéro, la mère le double plus un). Pierre Desplas dit Beaulieu y porte le numéro 6 902, à la treizième génération ; Étienne Porcher, le 7 068 612, à la vingt-troisième ; Eudes de Voisines, le 452 391 232, à la vingt-neuvième.

Cette suite se lit en quelques secondes. Les vies qu’elle rassemble ont occupé des siècles. Chacune est un passage réel : une personne a eu un enfant, qui a grandi et transmis à son tour. C’est ce que la généalogie a de plus simple et de plus vertigineux. Il faut parfois un long travail pour pouvoir écrire une ligne aussi courte.

Ce qu’un notaire lit dans ces actes

Je suis notaire. Il m’est difficile de rester indifférent devant une phrase de 1623 qui distingue un père, un fils mineur et une mère défunte, ou devant un contrat de 1701 qui prévoit quatre années de logement pour un jeune ménage. Je reconnais la nécessité de nommer exactement les personnes pour régler ce qui les concerne, et la prudence qui fait inscrire, dans une minute, ce que l’on espère sans pouvoir le garantir. La langue et les institutions ont changé ; l’attention portée aux liens demeure intelligible. C’est peut-être, dans cette longue histoire, la proximité qui m’étonne le moins et me touche le plus.

Pour mes enfants, ces noms ne sont pas destinés à devenir une récitation. J’aimerais plutôt qu’un jour l’un d’eux entre dans Saint-Eustache, lève les yeux vers la tour Saint-Jacques, traverse le Pont au Change ou s’arrête devant un homme agenouillé dans une église de Joigny, avec une curiosité supplémentaire. Une ville cesse d’être tout à fait anonyme lorsqu’une histoire familiale y a laissé des personnes.

Il y a donc deux mouvements dans ces pages. Le premier remonte, depuis Claude, vers les familles qui l’ont précédée. Le second redescend, de personne en personne, jusqu’aux miens. Sans la remontée, il manquerait des siècles ; sans le retour, nous aurions simplement visité de belles archives. Reste à dire comment ces pages ont été possibles.

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Chapitre XI · Itinéraires

Sur les pas de la branche

Une histoire de famille se lit aussi avec les pieds. La plupart des lieux de ce livre existent encore, transformés, rebâtis, parfois réduits à un nom de rue ; on peut les relier en une journée à Paris, et en deux journées le long de l’Yonne. Voici les deux itinéraires que je propose à mes enfants, avec ce que l’on y voit et ce que l’on n’y verra plus.

Une journée à Paris, des Halles au Marais

Seineîle de la Cité1Saint-Eustache2Rue de la Cossonnerie3Rue Saint-Honoré3Rue des Déchargeurs4Châtelet4Tour Saint-Jacques5Pont au Change5Palais6Saint-Séverin7Collège de Beauvais8Carnavalet8Marché-Sainte-Catherine·Arsenal500 mN
Plan schématique du Paris de la branche Despland. Les positions sont indicatives ; aucune maison ancestrale n’est localisée avec précision, à l’exception des édifices publics.Carte réalisée pour ce livre ; fond : coordonnées des communes, tracés simplifiés.

1. Saint-Eustache. On commence par l’église des baptêmes, où Pierre Desplas dit Beaulieu présente quatre enfants entre 1633 et 1643. La nef et le chœur sont ceux qu’il a connus, consacrés en avril 1637 ; la façade, plus tardive, ne l’est pas. En sortant par le jardin, on tourne le dos à l’emplacement des anciennes Halles.

2. La rue de la Cossonnerie. À quelques minutes à l’est, la petite rue qui ouvre sur le boulevard de Sébastopol garde le tracé de la via Cochonneria du XIIe siècle. Il faut chercher l’enseigne du pourceau au musée de Cluny, sur la rive gauche, si l’on veut voir ce que les apprentis du temps de Pierre étaient contraints d’embrasser.

3. La rue Saint-Honoré et la rue des Déchargeurs. En revenant vers l’ouest, on prend la rue Saint-Honoré, celle du drapier Pierre Desplasses et de la maison de la Sirène, qu’aucune plaque ne signale. La rue des Déchargeurs, toute proche, abritait le bureau des marchands drapiers ; il faudra aller au Marais pour en voir la façade.

4. Le Châtelet et la tour Saint-Jacques. En descendant vers la Seine, on gagne la place du Châtelet. La forteresse où siégeaient Pierre de La Dehors et Jacques de Luppé a disparu, comme la Grande Boucherie de leurs parents ; la tour Saint-Jacques, que les bouchers ont aidé à bâtir entre 1509 et 1523, se dresse à deux pas, seule survivante de leur paroisse.

5. Le Pont au Change et le Palais. On traverse vers l’île de la Cité par le Pont au Change, où naquit Marie Marcès en 1561. Le pont est du Second Empire, mais le passage est le même. En face, le Palais de justice a remplacé le Palais où Jehan Porcher jugeait aux requêtes, et où Abraham Bosse a gravé sa galerie de boutiques. La Sainte-Chapelle et la Conciergerie donnent l’échelle de ce que fut ce palais médiéval.

6. Saint-Séverin et la rue de la Huchette. Sur la rive gauche, l’église Saint-Séverin, paroisse de naissance d’Edme Tartarin, maître rôtisseur, ouvre sur la rue de la Huchette, où les rôtisseurs du XVIIe siècle tenaient boutique. Les rôtisseries ont laissé place aux restaurants ; le métier n’a pas tout à fait déménagé.

7. La chapelle du collège de Beauvais. En remontant la montagne Sainte-Geneviève, la rue Jean-de-Beauvais conserve la chapelle du collège fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans, frère de Gillette. C’est le plus ancien édifice de ce parcours qui ait été voulu par un membre de la famille élargie.

8. Le Marais : Carnavalet et Sainte-Catherine. On termine au musée Carnavalet, où sont réunis la façade du bureau des drapiers remontée en 1872, la dalle du vœu des sergents d’armes et les vues du Pont au Change et du Châtelet reproduites dans ce livre. À deux rues, la place du Marché-Sainte-Catherine occupe l’emplacement du couvent fondé par les sergents d’armes après Bouvines48. Étienne Porcher, sergent d’armes de Charles V, appartenait à ce corps.

Je ne mentionne l’Arsenal, siège de l’artillerie royale dont dépendait le cordier Bernard Baillon, que pour mémoire : sa bibliothèque se visite, ses corderies ont disparu depuis longtemps.

Deux journées dans l’Yonne et la Nièvre

SeineYonneMarneParisSaint-Eustache · Saint-Honoré · Châtelet · Pont au ChangeVersaillesGagneux × Besson, 1732Claye-SouillyPierre Videron, maréchalDormansberceau du nom DormansDiantseigneurie des ChanteprimeSensVoisines · ChanteprimeJoignyÉtienne PorcherAuxerreChanteprime · LonguejoueCoulanges-sur-YonneFrançois GagneuxClamecyCatherine et Pierre CoquilleAsnières-sous-BoisClaude et François La HumièreMoissy-Moulinotterres des barons d’Avrigny50 kmN
Les lieux de la branche, de Paris aux pays de l’Yonne. Carte établie pour ce livre d’après les coordonnées des communes ; tracés des rivières simplifiés.Carte réalisée pour ce livre ; fond : coordonnées des communes, tracés simplifiés.

Sens. On entre dans le pays des Voisines par la cathédrale Saint-Étienne et le palais synodal, puis l’on se promène dans une ville qui fut, jusqu’en 1622, la métropole ecclésiastique de Paris. Miles de Voisines y était prévôt royal ; sa fille Agnès y vendait du sel.

Diant. Une courte excursion vers le nord-ouest conduit aux tours et aux douves du château de Diant, associé aux Chanteprime à la fin du XIVe siècle. Le château est une propriété privée : on le regarde depuis l’extérieur.

Joigny. En remontant l’Yonne, Joigny est la halte la plus émouvante du voyage. Dans l’église Saint-Thibault, au bas-côté sud, Étienne Porcher est agenouillé depuis plus de six siècles. On peut ensuite chercher, dans la vieille ville, les maisons à pans de bois et la mémoire de l’Hôtel-Dieu qu’il fonda pour les femmes pauvres.

Auxerre, Coulanges, Clamecy. La vallée conduit à Auxerre, berceau des Chanteprime selon la généalogie familiale, puis à Coulanges-sur-Yonne, ville de François Gagneux, et à Clamecy, où Catherine La Humière s’installe en 1701 avec un marchand épicier. Le portail de la collégiale Saint-Martin, à Clamecy, est contemporain des notaires de la ville.

Asnières-sous-Bois et Moissy-Moulinot. On achève par le village de Claude : l’église Saint-Sulpice d’Asnières, où furent baptisées les jumelles et où Claude fut inhumée en 1713, puis, à quelques kilomètres, Moissy-Moulinot et le château venu aux barons d’Avrigny par le mariage de Marie Angélique de Veilhan. Vézelay n’est pas loin ; il est permis d’y monter, même si aucun ancêtre de ce livre ne nous y attend.

Ces itinéraires ne prétendent pas reconstituer un trajet que nos ancêtres auraient accompli. Ils relient des lieux que des alliances successives ont fait entrer dans une même histoire. C’est leur seule logique, et elle suffit.

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Chapitre XII · Une enquête à plusieurs vitesses

Le travail humain et l’intelligence artificielle

Il faut enfin raconter comment cette branche a repris vie. Elle s’inscrit dans un travail commencé bien avant les outils qui m’accompagnent aujourd’hui. Les dossiers se sont accumulés, les actes ont été retrouvés, des lectures ont été proposées puis discutées. Rien de cela ne ressemble à une réponse tombée d’un écran après une seule question.

Le rapport de recherche remis en novembre 2024 par Bonne Pioche Généalogie avait déjà apporté des pièces et décrit les dépouillements menés autour du notariat de Clamecy ; il avait notamment retrouvé le contrat de Catherine. Les reprises de 2026 ne sont donc pas parties d’un écran vide : elles ont travaillé sur une matière patiemment rassemblée. Cette antériorité compte. L’instrument le plus rapide reste tributaire de la page qu’on lui donne à lire.

Ce que la machine a changé

L’intelligence artificielle a d’abord changé le rythme. Elle a permis de remettre côte à côte des pièces dispersées, de comparer des variantes de noms, de préparer des chronologies et de confronter des scénarios. Elle a aussi servi d’interlocuteur : on lui soumet une lecture, on la conteste, on lui montre un autre extrait, puis on recommence. La fatigue d’une enquête vient souvent moins de l’énigme que de devoir réinstaller sans cesse tout le dossier autour d’elle ; l’outil, lui, acceptait qu’on lui redonne le même problème pour la dixième fois.

Certains progrès ont porté sur des détails très concrets. Le prénom Louis a été distingué de celui du père dans la fin de l’acte Bidault. L’inhumation d’Élisabeth Louise a été relue au 10 octobre. Les marraines des jumelles ont été différenciées. Les graphies Desplan, Desplant, Desplantes et de Torrent ont été comparées dans des documents de nature différente. Une correction peut sembler minuscule ; plusieurs corrections rapprochées changent la solidité d’un récit.

Ce qui m’est resté

Dans cette enquête, ma part a été de persister, de réunir les pièces, de refuser les réponses trop rapides et de décider après confrontation. L’IA a apporté de la vitesse, de l’ordre et des rapprochements. Elle a aussi fourni des propositions qu’il a fallu reprendre, et parfois écarter : il lui arrivait de répondre avec plus d’assurance que la page n’en autorisait. Il fallait alors revenir au document. Je n’avais pas besoin d’une conclusion éloquente à chaque étape ; j’avais besoin que le travail avance. On peut apprécier un collaborateur sans lui confier les clés de la maison dès qu’il sait prononcer le nom du propriétaire.

La reprise du baptême Bidault est un bon exemple de ce travail à petite échelle. Le prénom d’un signataire et la signature de Claude ne sont pas la même information. En revenant à la fin d’acte, on a mieux distingué ce qu’elle montrait. De même, séparer les deux marraines de 1677 a rendu à chacune des jumelles son entourage exact. Ces opérations n’avaient rien de spectaculaire. Leur accumulation a pourtant changé la netteté de toute la famille.

L’ouverture de la branche a ainsi été moins un éclair qu’un changement progressif de visibilité. Une signature cessait d’être isolée ; une famille de musiciens trouvait sa place ; une succession ramenait une mère, un fils et un drapier dans la même phrase ; un baron sortait de l’abréviation où le curé l’avait rangé. Les outils ont changé la vitesse de l’enquête. Ils n’ont pas supprimé le plaisir très ancien de reconnaître enfin un nom dans une page que l’on croyait connaître.

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Ce qui reste

Un nom de sa main, des vies à transmettre

Je reviens à la signature de Claude. Après les arbres, les charges, les maisons et les blasons, elle garde une force particulière. Quelqu’un a tenu la plume. La trace est assez petite pour tenir au bas d’un acte et assez durable pour nous avoir conduits jusqu’à elle. Après tant de tableaux, de variantes et de retours aux actes, elle paraît presque tranquille. C’est nous qui avons eu du mal à la rejoindre.

Ce livre ajoute des siècles à l’histoire familiale. Il ajoute surtout des présences. La maison de la Sirène conserve son enseigne ; Pierre retrouve son luth ; Claude, son père, son entourage et ses filles ; Étienne Porcher, son visage de pierre. Les noms ont cessé d’être des cases éloignées. Ils composent un morceau de notre histoire que nous pouvons, à notre tour, laisser ouvert à ceux qui viendront.

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Annexe I

Lire les actes de 1677

Les reproductions du chapitre II se lisent mieux avec une transcription. Celle-ci respecte l’ordre des mots ; l’orthographe est modernisée pour la lecture, les abréviations sont développées, la ponctuation ajoutée. Les passages incertains sont signalés entre crochets. Elle est le résultat de plusieurs relectures, et elle reste perfectible : un lecteur plus habile y trouvera peut-être un mot de mieux.

Baptême de Marie Angélique, 30 septembre 1677

Marie Angélique, fille de honorable homme François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny, et de honnête demoiselle Claude Françoise Charlotte de Torrend, demoiselle suivante de haute et puissante dame dame Marie Angélique de Veilhan, femme dudit seigneur d’Avrigny, a été baptisée par moi curé soussigné le jeudi trentième septembre mil six cent soixante-dix-sept, et née le vingt-huit dudit mois. Son parrain messire Camille Savary, fils de haut et puissant seigneur messire Camille Savary, seigneur comte de Brèves [et autres lieux] ; sa marraine haute et puissante dame dame Marie Angélique de Veilhan, femme de messire César du Puy, seigneur baron d’Avrigny, Asnières, Moissy, Moulinot [et autres lieux] ; ainsi signé : Marie Angélique de Veilhan, Camille Savary [de Brèves], François La Humière, Robineau, curé.

Baptême d’Élisabeth Louise, le même jour

Élisabeth Louise, fille de honorable homme François La Humière, homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny, et de honnête demoiselle Claude Françoise Charlotte de Torrend, demoiselle suivante de haute et puissante dame dame Marie Angélique de Veilhan, femme dudit seigneur d’Avrigny, a été baptisée par moi curé soussigné le jeudi trentième septembre audit an 1677, et née le vingt-huit dudit mois. Son parrain a été haut et puissant seigneur messire César du Puy, baron d’Avrigny, Asnières, Moissy, Moulinot et autres lieux ; la marraine demoiselle Élisabeth de Veilhan, fille de défunt messire [Anthoine] de Veilhan et de haute et puissante dame dame […], veuve, dame de [Launay] et autres lieux, qui ont tous signé avec moi. Robineau, curé.

Inhumation d’Élisabeth Louise, 10 octobre 1677

Élisabeth Louise La Humière, fille de François [La Humière], homme de chambre de monsieur le baron d’Avrigny, et de demoiselle Claude Françoise Charlotte de Torrend, a été inhumée dans l’église de céans par moi curé soussigné le […] dixième octobre audit an 1677. Ont assisté à son convoi ledit La Humière, [maître … , lieutenant d’Asnières et d’Avrigny,] et Pierre […], qui ont signé. Robineau, curé.

Ce que ces trois textes apprennent

Le vocabulaire des qualités est d’une grande précision. François est « honorable homme », la formule des marchands et des bourgeois ; Claude est « honnête demoiselle », ce qui la place au-dessus d’une simple servante ; le baron et sa femme sont « haut et puissant seigneur » et « haute et puissante dame ». Le curé écrit une hiérarchie en même temps qu’un événement.

Les deux actes de baptême sont presque identiques : même formule, mêmes parents, même date. Seuls changent les parrains et marraines. Le curé a pris soin d’équilibrer les honneurs : pour l’une, le fils d’un comte et la baronne ; pour l’autre, le baron et une demoiselle de la famille de sa femme. Rien ne dit mieux que les jumelles furent accueillies par toute la maison.

L’inhumation, enfin, est l’acte le plus court. On n’y trouve ni âge ni cause ; seulement le nom de l’enfant, celui de ses parents, le lieu — l’église même — et ceux qui l’ont accompagnée. Douze jours plus tôt, le même curé avait écrit deux longues phrases pleines de titres.

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Annexe II

Petit glossaire

Acquêts et conquêts
Biens acquis pendant le mariage, qui tombent dans la communauté des époux, par opposition aux propres reçus par héritage.
Aune
Mesure de longueur des étoffes ; l’aune de Paris valait un peu moins de 1,20 mètre.
BMS
Registres paroissiaux de baptêmes, mariages et sépultures, tenus par les curés avant l’état civil de 1792.
Bosselier
Artisan qui travaille le métal en relief, au repoussé.
Chœur (d’un luth)
Corde ou paire de cordes accordées ensemble et jouées comme une seule.
Communauté de métier
Corporation qui règle l’apprentissage, la maîtrise et le contrôle d’un métier ; ses responsables sont les jurés ou gardes.
Cordier
Fabricant de cordes et de cordages ; « ordinaire de l’artillerie », il fournit régulièrement le service du roi.
Demoiselle suivante
Femme attachée à la personne d’une dame pour l’accompagner.
Drapier
Marchand d’étoffes de laine ; les marchands drapiers formaient le premier des Six Corps de Paris.
Enseigne
Emblème peint ou sculpté qui désignait une maison avant la numérotation des rues.
Homme de chambre
Serviteur attaché à la personne du maître, dans ses appartements.
Inventaire après décès
Acte notarié décrivant et estimant les biens d’une communauté dissoute par un décès, surtout lorsqu’il y a des mineurs.
Juré, juré garde
Maître élu ou désigné pour veiller au respect des règles d’une communauté de métier.
Lieutenant criminel
Magistrat du Châtelet jugeant les affaires criminelles au nom du prévôt de Paris.
Maître
Artisan reçu dans sa communauté après apprentissage et examen, autorisé à tenir boutique et former des apprentis.
Mercier
Marchand d’objets de parure et de petites fournitures, à qui il était interdit de fabriquer.
Monnayeur du Serment de France
Membre de la corporation héréditaire et privilégiée des ouvriers et monnayeurs des ateliers monétaires du roi.
Prévôt royal
Officier qui rend la justice ordinaire et administre les droits du roi dans une ville ou une circonscription.
Principal (d’une rente)
Capital d’une rente, distinct des arrérages qu’elle produit chaque année.
Procureur du roi
Magistrat qui défend les intérêts du roi et de la justice devant une juridiction, comme le Châtelet.
Requêtes du Palais
Chambre du Parlement de Paris jugeant les causes de ceux qui avaient le privilège d’y porter leurs procès.
Sergent d’armes
Membre d’une troupe attachée à la personne du roi, chargée de sa garde et de missions de confiance.
Sosa
Numérotation des ancêtres : le père d’une personne porte le double de son numéro, la mère le double plus un.
Subrogé tuteur
Personne chargée de surveiller la gestion du tuteur et de défendre le mineur lorsque ses intérêts s’opposent aux siens.
Violon ordinaire de la chambre
Musicien titulaire d’une charge dans la bande des violons du roi.

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Annexe III

Arbres, chronologie et sources

Les filiations ci-dessous suivent la généalogie familiale validée. Elles se lisent de haut en bas, de l’ancêtre vers le descendant ; les numéros d’arbre renvoient de l’un à l’autre.

1. Au cœur de la branche : de Pierre Desplasses à Marie Angélique

Lecture descendante : chaque couple conduit à l’enfant indiqué au-dessous.

Pierre Desplasses×Marie Chevalmarchand drapier, maison de la Sirène · mariage en février 1604
Pierre Desplas dit Beaulieu×Geneviève Daumontjoueur de luth · elle est fille de François Aulmont, violon ordinaire de la chambre du roi, et de Geneviève Baillon
Claude Françoise Charlotte Despland×François La Humièresuivante de la baronne d’Avrigny · homme de chambre du baron
Marie Angélique La Humière×François Gagneuxjumelle née en 1677 · mariage à Asnières, 17 juillet 1695

2. Les orfèvres et le drapier

Par Marie Cheval, la branche rejoint deux lignées de maîtres orfèvres et un chirurgien juré.

Hubert Lhomme×Marie des Caulxmaître doreur bosselier
Perrette Lhomme×Thomas Marcèsmaître orfèvre à Paris
Jehan Marcès×Marie Cochetmaître orfèvre (vers 1520–1583) · elle est fille de Jehan Cochet, maître orfèvre, et de Jehanne de La Dehors
Marie Marcès×Charles Chevalnée au Pont au Change en 1561, † 1623 · lui, marchand mercier ferronnier, fils de Germain Cheval, chirurgien juré, et de Jeanne Dumesnil
Marie Cheval×Pierre Desplasses† 1608 · inventaire du 22 décembre 1608

3. Les Dumesnil, Boucher et Videron

Le rameau de Jeanne Dumesnil, mère de Charles Cheval.

Pierre Videron×Nicole N.maréchal à Claye-Souilly, † 1497
Jeanne Videron×Jean Boucher
Girarde Boucher×Étienne Dumesnilmarchand
Jeanne Dumesnil×Germain Chevalchirurgien juré à Paris
Charles Cheval×Marie Marcèsrejoint l’arbre 2

4. De Sens à la Grande Boucherie

La plus longue remontée du livre : des bienfaiteurs de l’hôpital de Sens jusqu’aux orfèvres parisiens.

Eudes de Voisinesbienfaiteur de l’hôpital de Sens, vivant après 1202
Laurent de Voisines×Étiennette
Renaud de Voisinesbienfaiteur de l’hôpital de Sens
Pierre de Voisines×Thiesse de Nantesbourgeois de Sens
Erard de Voisines×Philomène d’Allementsergent d’armes, garde de la prévôté
Miles de Voisines×Jeanne de Campprévôt royal de Sens, † 1378
Agnès de Voisines×Étienne Porchernégociante en sel · sergent d’armes, maître des garnisons de vins, anobli en 1364
Jehan Porcher×Jehanne de Chanteprimeconseiller aux requêtes du Palais, † 1429 · voir l’arbre 5
Isabelle Porcher×Oudard de La Dehorsmaître boucher, juré garde du métier, † 1472 · fils d’un La Dehors et d’une Testart
Jehan de La Dehorsmaître boucher de la Grande Boucherie, bourgeois de Paris, † 1473
Pierre de La Dehors×Marie Arnoultavocat au Parlement, monnayeur du Serment de France, lieutenant criminel du prévôt de Paris
Étienne de La Dehors×Isabeau de Luppémarchand boucher, copropriétaire de la Grande Boucherie · elle est fille de Jacques de Luppé, procureur du roi au Châtelet, et de Catherine Le Secq
Jehanne de La Dehors×Jehan Cochetmaître orfèvre
Marie Cochet×Jehan Marcèsrejoint l’arbre 2

5. Les alliances Chanteprime et Dormans

Le rameau de Jehanne de Chanteprime, épouse de Jehan Porcher.

Jean de Chanteprime×Louise de La Mothebourgeois de Sens en 1332
Adam de Chanteprime×Jehanne de Longuejoueprocureur du roi au bailliage de Sens, conseiller au Parlement
Jehan de Chanteprime×Gillette de Dormanstrésorier et contrôleur général des finances · elle est fille de Jean de Dormans, procureur au Parlement, et d’Antoinette d’Escot, sœur du cardinal Jean et du chancelier Guillaume
Pierre de Chanteprime×Jeanne de Perreuseconseiller au Parlement
Jehanne de Chanteprime×Jehan Porcherrejoint l’arbre 4

Chronologie

après 1202Eudes de Voisines, bienfaiteur de l’hôpital de Sens
La plus ancienne génération connue de la branche.
1332Jean de Chanteprime, bourgeois de Sens
Premier jalon des Chanteprime.
1364Lettres de noblesse d’Étienne Porcher
Le marchand de Joigny est anobli par Charles V ; armes concédées en 1368.
1370Fondation du collège de Dormans-Beauvais
Par le cardinal Jean de Dormans, frère de Gillette.
1378Mort de Miles de Voisines
Prévôt royal de Sens, père d’Agnès.
1400Premierfait achève sa traduction de Boccace
Le 13 novembre, « pour et chez » Jean Chanteprime.
1416–1418La Grande Boucherie abattue puis rétablie
Après la révolte cabochienne de 1413.
1429Mort de Jehan Porcher
Conseiller aux requêtes du Palais.
1472–1473Morts d’Oudard et de Jehan de La Dehors
Maîtres bouchers de la Grande Boucherie.
1509–1523Construction de la tour Saint-Jacques
Clocher de la paroisse des bouchers.
1556Mort de Jacques de Luppé
Procureur du roi au Châtelet, le 16 septembre.
1561Naissance de Marie Marcès au Pont au Change
Fille de Jehan Marcès, maître orfèvre.
1583Mort de Jehan Marcès
Le 31 octobre.
1604Mariage Desplasses–Cheval
Titre du 19 février relevé dans l’inventaire de 1608.
1608La maison de la Sirène
Inventaire de Marie Cheval, rue Saint-Honoré, le 22 décembre.
1612Mort de Bernard Baillon
Cordier ordinaire de l’artillerie.
1621Incendie du Pont au Change
Nuit du 23 au 24 octobre.
1623Succession de Marie Marcès
Pierre Desplaces y représente son fils mineur.
1633–1643Le foyer du joueur de luth
Baptêmes de Marie, Magdeleine, Geneviève et Louis à Saint-Eustache.
1637Consécration de Saint-Eustache
Le 26 avril ; Geneviève est baptisée le 3 mai.
1667Moissy-Moulinot aux barons d’Avrigny
Par le mariage de César Louis du Puy et de Marie Angélique de Veilhan.
1672Les La Humière à Asnières
Premières mentions du couple.
1677Les jumelles La Humière
Baptêmes du 30 septembre ; Élisabeth Louise est inhumée le 10 octobre.
1682Baptême de Marie Catherine
En février.
1695Le raccord Gagneux
Mariage de Marie Angélique et de François Gagneux, le 17 juillet.
1701Contrat Coquille–La Humière
Devant Christophe Frotier, le 26 avril.
1713Sépulture de Claude
En janvier, à Asnières.
1732Mariage Gagneux–Besson à Versailles
Le 22 juin.
1754Mariage Bessin–Gagneux
Reine Marguerite Gagneux épouse Jean Charles Bessin, tapissier des Gobelins.
1755–1921Bessin, Lefevre, Cambray, Cadet, Vargues
Six générations jusqu’à mon grand-père.
2024–2026L’enquête reprend
Rapport professionnel, relectures, rapprochements assistés par l’IA.

Les documents du dossier

  • Dossier familial et raccord. Ascendants de Fabian Regairaz, export Geneanet emmett du 2 octobre 2026 ; ascendants de Jean Baptiste Gagneux jusqu’à la vingtième génération, export transmis avec ses notes (arbres Geneanet cités : pgindre1, piertrus, pgq, sylma1, cptmajti30, andros4664, aymsix, cai000357, griffon2, pygaveau, clausee, deret). Généalogie validée par l’auteur le 2 octobre 2026.
  • Claude et les La Humière à Asnières. Archives départementales de l’Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700, 4 E 20/E 1 (5 Mi 85/9), et BMS 1701–1740, 4 E 20/E 2 (5 Mi 86/1) : baptêmes du 30 septembre 1677, inhumation du 10 octobre 1677, baptême de février 1682, mariage du 17 juillet 1695, sépulture de janvier 1713 ; pièce Bidault.
  • Contrat Coquille–La Humière. Archives départementales de la Nièvre, 3 E 6/113, Christophe Frotier, notaire à Clamecy, 26 avril 1701.
  • Desplaces et la maison de la Sirène. Inventaire après décès de Marie Cheval, 22 décembre 1608, Archives nationales, MC/ET/C/165 ; inventaire de Marie Marcès, 8 août 1623 ; relevés du Projet Familles parisiennes.
  • Le musicien et sa famille. Fonds Laborde, extraits transmis : baptêmes de Marie (8 septembre 1633), Magdeleine (18 juin 1634), Geneviève (3 mai 1637) et Louis (24 juin 1643).
  • Histoire des recherches. Rapport de D. Descourtieux, Bonne Pioche Généalogie, 20 novembre 2024 ; notes, réexamens et échanges des 1er et 2 octobre 2026.

Index des personnes

Renvoi à la première mention dans le récit.

Références historiques

Les appels numérotés du texte renvoient à cette liste. Les crédits et licences des 46 illustrations figurent sous chaque image.

  1. GenNièvre, « Moissy-Moulinot, château » : seigneurie des Veilhan, passée par alliance en 1667 à César Louis du Puy, baron d’Avrigny ; et base Mérimée IA58000566. www.gennievre.net
  2. Dictionnaire de l’Académie française, 6e éd., 1835, « suivant, ante » (sens ancien). www.dictionnaire-academie.fr
  3. Arbre Geneanet « pierfit », branches Savary : Camille Savary, comte de Brèves (1663–1732), fils de Camille Savary et d’Hélène Bartoli, époux en 1683 de Catherine Geneviève de Guiscard. gw.geneanet.org
  4. « François Savary de Brèves », Wikipédia : ambassadeur à Constantinople (1591–1605) et à Rome (1607–1614). fr.wikipedia.org
  5. « Flottage du bois », Wikipédia : flottage en trains ou à bûches perdues, intensifié à partir du XVIe siècle ; l’Yonne parmi les affluents de la Seine utilisés pour approvisionner Paris. fr.wikipedia.org
  6. « Rue de la Cossonnerie », Wikipédia : rue attestée dès 1183, enseigne du pourceau et coutume de la mi-carême au XVIIe siècle. fr.wikipedia.org
  7. Paroisse Saint-Eustache, « Histoire de l’église » : construction, consécration du 26 avril 1637, façade du XVIIIe siècle. www.saint-eustache.org
  8. The Metropolitan Museum of Art, Valentin de Boulogne, Lute Player, vers 1625–1626, 2008.459. www.metmuseum.org
  9. The Metropolitan Museum of Art, Lute, attribué à Wendelin Tieffenbrucker, 1989.13 : matériaux et transformations. www.metmuseum.org
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  12. « Ménestrandise », Wikipédia : statuts de 1321, roi des ménétriers, quatre années d’apprentissage, suppression en 1776. fr.wikipedia.org
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  47. Ministère de la Culture, base Mérimée, PA00086927 : château de Diant. pop.culture.gouv.fr
  48. « Place du Marché-Sainte-Catherine », Wikipédia : marché établi sur l’emplacement de l’ancien couvent Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers. fr.wikipedia.org

Despland. Les siècles retrouvés. Édition illustrée du 2 octobre 2026. Texte : Fabian Regairaz, avec l’assistance de l’intelligence artificielle pour la recherche documentaire, la rédaction et la composition. Généalogie arrêtée par l’auteur ; les personnes vivantes ne sont pas nommées, à l’exception de l’auteur.

Illustrations : selon les mentions individuelles. Les images sous licence Creative Commons BY-SA sont reproduites à l’identique, redimensionnées ; les écus de la famille Porcher et les cartes ont été dessinés pour ce livre. Reproductions d’actes : documents du dossier familial, sans retouche des écritures.

Version en ligne : officenotarialregairaz.fr · Livre familial : D’où nous venons.

FABIAN REGAIRAZ · UN NOUVEAU CHAPITRE DU LIVRE FAMILIAL

Despland.
Les siècles retrouvés.

Une signature, un joueur de luth, une maison à la Sirène — et tout un monde derrière eux.

De Claude Despland aux musiciens de Paris, des orfèvres du Pont au Change aux familles de Sens : le récit d’une enquête obstinée, prolongée par l’intelligence artificielle, et des vies qu’elle a rendues à notre histoire.

Édition du 2 octobre 2026 · Branche maternelle, du côté de Bernard Vargues

Il arrive qu’une généalogie tienne derrière une porte fermée. On possède le nom, le mariage, les enfants, parfois une signature. De l’autre côté, des siècles attendent. Claude Françoise Charlotte Despland a longtemps été cette porte. Elle avait la politesse de se montrer dans les actes et le mauvais goût d’y changer d’orthographe.

Desplan, Despland, Desplant, Desplantes ; puis de Torren, de Torrend, de Torrent. Les curés écrivaient, les notaires ordonnaient, les descendants essayaient de suivre. Il a fallu revenir aux personnes, à leur entourage, à leurs métiers et aux traces de leur propre main. Le travail a fini par ouvrir le passage vers Pierre Desplas dit Beaulieu, musicien parisien, et vers les familles dont il était issu.

Ce livre raconte cette ouverture. Il suit la généalogie familiale arrêtée à l’issue de mes recherches, puis s’attarde là où un arbre ne sait pas s’attarder : devant une église, une enseigne de maison, un instrument, un métier, un acte dont quelques lignes changent la profondeur d’une histoire.

La signature de Claude Despland dans un acte du dossier Bidault.
La main de Claude. Extrait du registre d’Asnières-sous-Bois conservé dans le dossier familial, pièce Bidault. AD Yonne ; reproduction transmise avec les recherches.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.

I · RETROUVER UNE PERSONNE

Une femme dans plusieurs écritures

La difficulté avait quelque chose d’irritant : Claude n’était pas absente. Elle apparaissait auprès de François La Humière, dans les baptêmes de leurs enfants, au mariage de leur fille, dans un contrat, enfin dans le registre de sa sépulture. Nous avions plusieurs moments d’une vie. Ce qui résistait était le chemin permettant d’en sortir par le haut, vers les parents.

Une recherche de ce genre enseigne assez vite que l’orthographe a longtemps été une affaire de scripteur. Le nom peut se raccourcir, s’allonger, recevoir une consonne supplémentaire ou perdre sa dernière lettre. Le même ménage continue pourtant d’exister. Le conjoint demeure, les enfants reviennent, les lieux se répondent. Il faut regarder ces permanences avec davantage d’attention que les variations d’une terminaison.

La signature offre alors un appui singulier. Elle rapproche la personne qui signe de celle que le rédacteur désigne. Dans les pièces du dossier, Claude écrit Desplan ou Despland. Le mouvement de cette main traverse la diversité des mentions. Il donne au patronyme une présence plus personnelle que les graphies successivement choisies pour elle. Une femme dont nous ne possédons aucun portrait authentifié nous laisse au moins cette façon de poser son nom.

Autour de cette signature, l’enquête a recomposé les liens. Elle a confronté les mentions Despland et de Torrent, suivi les enfants, comparé les dates et repris les anciennes transcriptions. La piste des Torrent de Chilhaguet a eu sa place dans ce travail. Elle appartient désormais au récit des recherches ; la ligne que suit ce chapitre passe par Pierre Desplas dit Beaulieu et Geneviève Daumont. Il importe de raconter aussi ce déplacement du regard : une enquête avance lorsqu’elle accepte de quitter le chemin qui l’avait d’abord séduite.

La découverte n’est donc pas seulement l’ajout d’un père dans une case. Elle change le paysage. Derrière la suivante d’une maison bourguignonne apparaissent un musicien parisien, des familles de métiers, des alliances urbaines, puis les serviteurs des institutions royales. Le nom résistant était l’entrée d’un quartier entier.

Sources du récit d’enquête : dossier familial, pièces d’Asnières et notes des 1er et 2 octobre 2026. Voir les références.

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J’avais d’abord regardé ce nom comme on regarde un obstacle sur une route : avec l’idée assez naïve qu’en insistant dans la même direction, il finirait par céder. Les dossiers se répondaient mal. Une note employait Torrent, une autre Desplan ; un tableau rapprochait des familles que le document suivant éloignait. Il fallait reprendre les pièces une à une, puis les remettre ensemble. C’est une activité peu photogénique. Elle consiste surtout à avoir déjà lu une page et à découvrir que l’on ne l’avait pas encore suffisamment regardée.

Au bas de l’acte Bidault, Claude avait laissé sa signature. Le texte principal nous arrivait par la plume du rédacteur ; le nom signé venait d’elle. Cette différence a compté. J’ai replacé cette image auprès des mentions de 1695 et de 1701, puis des baptêmes de ses filles. Les actes ne racontaient pas la même cérémonie, mais ils faisaient revenir le même couple. En avançant de l’un à l’autre, on cessait de poursuivre un nom pour suivre une femme.

Les anciennes pistes avaient pourtant leur séduction. Avec Torrent, on pouvait partir loin, retrouver des noms de terres et faire entrer dans le dossier des familles déjà abondamment publiées. L’abondance est agréable : elle donne immédiatement quelque chose à lire. Elle devient moins aimable lorsqu’elle vous éloigne de la personne que vous étiez venu chercher. J’ai conservé ces étapes dans mes notes, parce qu’elles disent le travail accompli. Le récit familial suit maintenant le passage ouvert vers Pierre Desplas dit Beaulieu.

Ce passage a changé l’ordre des questions. Il ne s’agissait plus seulement de savoir comment écrire Claude, mais de comprendre ce qu’elle apportait avec elle : un père musicien, Geneviève Daumont, des familles parisiennes dont les actes ramenaient vers d’autres métiers. Les mêmes syllabes, presque, ouvraient une succession de portes. Derrière Desplas apparaissait Desplasses ; derrière Marie Cheval, Marie Marcès ; derrière les orfèvres, les La Dehors. Le travail gagnait enfin en profondeur.

Il restait à refaire le trajet en sens inverse. Un arbre qui remonte est grisant ; un récit doit savoir redescendre jusqu’à la personne dont il est parti. J’ai donc gardé Claude au centre. Les conseillers, les marchands, les musiciens et les maisons ne sont pas venus lui voler son chapitre. Ils expliquent désormais le monde familial dont elle est issue. Nous pouvons commencer par la retrouver là où les actes la rendent la plus présente : à Asnières-sous-Bois, auprès de François et de leurs enfants.

II · ASNIÈRES-SOUS-BOIS, XVIIe SIÈCLE

Claude, à la maison d’Avrigny

Claude Françoise Charlotte Despland épouse François La Humière. Elle est demoiselle suivante de Marie Angélique de Veilhan ; lui exerce auprès du baron d’Avrigny, notamment comme homme de chambre. Ces qualités nous placent dans le fonctionnement quotidien d’une maison aristocratique. Les maîtres ont leurs titres. Autour d’eux, des personnes organisent la vie, accompagnent, servent, assurent une présence et tiennent leur place dans un monde de relations très hiérarchisées.

Le terme de suivante demande à être entendu dans son époque. Il désigne une femme attachée au service d’une dame. Claude n’est pas un personnage de fond que l’on pourrait remplacer par une silhouette anonyme. Elle sait signer ; son nom revient ; elle a sa famille, ses enfants et ses engagements. À travers les registres, la domesticité retrouve des personnes. La maison du baron n’est plus seulement un titre posé devant Avrigny : elle devient un milieu humain.

L’église Saint-Sulpice à Asnières-sous-Bois.
Asnières-sous-Bois, église Saint-Sulpice : le village où les registres font vivre la famille La Humière–Despland. Photographie de François GOGLINS, 2016. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

En septembre 1677 naissent les jumelles Marie Angélique et Élisabeth Louise. Les baptêmes font apparaître autour d’elles les Savary, les du Puy et les Veilhan. Marie Angélique de Veilhan est marraine de l’une ; Élisabeth de Veilhan de l’autre. Camille Savary et César du Puy appartiennent également à cet entourage baptismal. Les prénoms, les présences et les fonctions relient la famille au cercle de la maison qu’elle sert.

Ces actes donnent à voir les relations à un moment heureux. Le registre suivant rappelle brutalement qu’une famille ne se résume pas à ses alliances : Élisabeth Louise est inhumée le 10 octobre. Entre la naissance et la sépulture, quelques jours. La jumelle qui grandit conserve un prénom dont la résonance familiale nous parvient encore ; sa sœur demeure dans quelques lignes. Il faut leur laisser à toutes deux une place.

Acte de baptême de Marie Angélique La Humière, septembre 1677.
Marie Angélique La Humière, baptême du 30 septembre 1677. AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700, 4 E 20/E 1 (5 Mi 85/9). Reproduction du dossier familial.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.
Acte de baptême d’Élisabeth Louise La Humière, septembre 1677.
Élisabeth Louise La Humière, jumelle de Marie Angélique, baptême du 30 septembre 1677. AD Yonne, même registre. Reproduction du dossier familial.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.

En 1682 vient Marie Catherine. Plus tard, Marie Angélique épouse François Gagneux, marchand de Coulanges-sur-Yonne. Catherine se marie avec Pierre Coquille, marchand épicier à Clamecy. Le contrat du 26 avril 1701, reçu par Christophe Frotier, organise cette seconde installation. Le livre avait déjà retenu l’image d’une maison qui s’ouvre au nouveau ménage. Les pièces font aussi apparaître une rente et des engagements matériels : on ne se contente pas de souhaiter du bonheur, on essaie de lui donner de quoi vivre.

Claude est inhumée à Asnières en janvier 1713. La mention conserve son mari François et son gendre Gagneux. Les actes avaient fait apparaître cette famille pour accueillir des enfants et préparer des unions. Le registre en réunit de nouveau quelques membres au terme de son parcours.

Sépulture de Claude Despland à Asnières, janvier 1713.
La dernière trace de Claude : sa sépulture, janvier 1713. AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1701–1740, 4 E 20/E 2 (5 Mi 86/1). Reproduction du dossier familial.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.

Une maison où chacun a sa place

La maison d’Avrigny se lit d’abord à travers ses relations. Claude accompagne Marie Angélique de Veilhan ; François sert le baron comme homme de chambre. Le couple appartient ainsi au personnel proche des maîtres. Cette proximité et cette dépendance vont ensemble. Être attaché à une maison ouvre des relations, tout en inscrivant le travail dans une hiérarchie dont les mots du registre conservent les degrés. Le curé ne distribue pas les qualités au hasard : il situe chacun avant de poursuivre sa phrase.

Les baptêmes du 30 septembre 1677 en donnent une image particulièrement nette. Les jumelles, nées le 28, font entrer dans la même page les parents et le cercle des Veilhan, des Savary et des du Puy. Marie Angélique reçoit pour marraine Marie Angélique de Veilhan ; Élisabeth Louise a Élisabeth de Veilhan. Les noms des femmes deviennent ici des liens visibles. La baronne ne se tient pas seulement au-dessus de Claude dans l’ordre de la maison : elle figure dans un événement de sa vie familiale.

Le registre passe ensuite de deux enfants à une seule. Élisabeth Louise est inhumée le 10 octobre. Nous n’avons pas à lui prêter des paroles ni à décrire le chagrin de ses parents pour laisser sentir ce que signifie cette succession de dates. Deux baptêmes occupent les pages ; une sépulture les suit. La brièveté administrative contient déjà toute la violence de l’événement.

En février 1682, Marie Angélique réapparaît au baptême de Marie Catherine. Le document la désigne comme sœur de l’enfant. Elle n’a encore que quatre ans. Ce détail fait davantage qu’attacher deux cases dans un arbre : il donne une taille à la sœur aînée. La fillette que nous retrouverons mariée en 1695 a d’abord été cette enfant, présente dans un acte de sa petite sœur. La généalogie offre parfois une scène entière en se contentant d’un lien de parenté.

Deux filles, deux installations

Le mariage de Marie Angélique avec François Gagneux, marchand de Coulanges-sur-Yonne, est célébré le 17 juillet 1695. Catherine de Guiscard, épouse de Camille Savary, figure dans l’entourage de l’acte. Le réseau de la maison demeure donc visible au moment où la fille fonde son propre ménage. Les années ont passé ; les relations, elles, continuent de se laisser reconnaître.

Pour Marie Catherine, le contrat du 26 avril 1701 nous fait entrer plus avant dans les dispositions matérielles. Le dossier relève une dot de six cents livres, dont trois cents en principal d’une rente sur Edme Laboureau, procureur fiscal. Ce langage a une précision que j’aime : il oblige à distinguer une somme annoncée, le capital d’une rente et la manière dont un droit peut entrer dans les apports d’un mariage. Le bonheur conjugal n’était pas garanti par la minute. Au moins essayait-on de préparer les moyens du ménage.

Clamecy, détail du portail de la collégiale Saint-Martin, le 31 août 2025. Repère monumental dans la ville où Pierre Coquille, époux de Catherine La Humière, est marchand épicier.
Clamecy, détail du portail de la collégiale Saint-Martin, le 31 août 2025. Repère monumental dans la ville où Pierre Coquille, époux de Catherine La Humière, est marchand épicier. Auteur : Renhour48. Notice et source · CC0 1.0.

Clamecy et Coulanges donnent ainsi deux prolongements à la maison d’Asnières. L’une des filles épouse un épicier ; l’autre un marchand. Claude, fille d’un musicien parisien et petite-fille d’un drapier, voit sa descendance poursuivre ses chemins dans le commerce. Aucun programme familial n’est écrit d’avance. Les actes montrent seulement, à chaque union, un nouvel arrangement de personnes, de lieux et de ressources.

III · PARIS, AUTOUR DE SAINT-EUSTACHE

Pierre Desplas dit Beaulieu, le joueur de luth

Le père de Claude est Pierre Desplas, également nommé Despla ou Desplan, dit Beaulieu. Il appartient au Paris des musiciens. Les extraits du fonds Laborde le font apparaître comme joueur de luth et maître joueur d’instruments, auprès de Geneviève Daumont. La musique entre ici dans notre histoire familiale par un métier exercé, un ménage et des enfants.

Les baptêmes permettent de retrouver ce foyer entre 1633 et 1643. Marie est baptisée le 8 septembre 1633, Magdeleine le 18 juin 1634, Geneviève le 3 mai 1637 et Louis le 24 juin 1643. La première date est celle de la fille, non celle du père : le musicien est déjà adulte lorsqu’il paraît dans cet acte. Le fonds Laborde, constitué d’extraits anciens relatifs aux artistes parisiens, conserve ainsi des passages précieux dans une documentation parisienne très éprouvée par les destructions.

Saint-Eustache donne une unité à ce monde. La paroisse inscrit des familles dont les activités se croisent dans les rues voisines : commerce, artisanat, musique, service de maisons aisées. L’image reproduite ici est plus tardive que Pierre. Elle aide à situer le lieu ; elle ne prétend pas nous montrer le jour de ses enfants. Sous le nom de la paroisse, nous pouvons désormais replacer une partie de la vie ordinaire du ménage.

Le luth mérite qu’on s’y arrête. Un instrument suppose des mains formées, une oreille, du travail répété et des commanditaires. Dire de Pierre qu’il est maître joueur d’instruments, c’est lui rendre une compétence. Les généalogies ont parfois le défaut de considérer une profession comme un mot coincé entre deux dates. Pour celui qui l’exerce, elle occupe les journées, détermine les rencontres et participe aux ressources de la maison.

Le surnom Beaulieu accompagne plusieurs mentions du foyer. Il nous rappelle que le nom d’usage et le patronyme peuvent coexister. Dans le récit, je conserve les deux : Pierre Desplas dit Beaulieu. On entend presque la différence entre le nom que réclame le document et celui par lequel on reconnaît un homme. Son métier lui donne désormais un relief que la seule énumération des générations ne pouvait offrir.

Avec lui, la trajectoire de Claude devient plus riche. Nous passons d’une maison où l’on fait de la musique à une maison où l’on sert une dame. Il serait trop facile d’inventer la scène du recrutement ou les conversations qui l’auraient préparé. Nous possédons mieux qu’une scène fabriquée : les deux milieux, les personnes et la continuité familiale. Le lecteur peut mesurer lui-même le chemin.

Un instrument dans les bras

Joueur de luth, vers 1625–1626. Le tableau représente un jeune soldat chantant ; il illustre le temps de Pierre Desplas sans lui attribuer le visage du modèle. The Metropolitan Museum of Art, 2008.459.
Joueur de luth, vers 1625–1626. Le tableau représente un jeune soldat chantant ; il illustre le temps de Pierre Desplas sans lui attribuer le visage du modèle. The Metropolitan Museum of Art, 2008.459. Auteur : Valentin de Boulogne. Notice et source · Domaine public — Met Open Access.

Le joueur de luth peint par Valentin de Boulogne vers 1625–1626 appartient au temps de Pierre. Le Metropolitan Museum l’identifie comme un jeune soldat chantant un madrigal. Le modèle n’est pas notre ancêtre ; le tableau nous rapproche de la manière dont un corps tient l’instrument, de l’ouverture de la bouche, des mains occupées. La caisse arrondie prend place contre le torse. On comprend immédiatement que jouer ne consiste pas à poser un objet élégant dans un salon. Il faut le faire sonner.[H2]

Pierre est désigné par son travail : joueur de luth, maître joueur d’instruments. Le mot maître introduit une compétence reconnue dans la façon de le présenter. Les registres ne nous ont pas transmis son répertoire ni son emploi du temps. Ils suffisent néanmoins à écarter l’image d’un ancêtre qui aurait pratiqué la musique entre deux occupations plus sérieuses. La musique est précisément ce que le scripteur retient pour dire qui il est.

Un luth de la fin du XVIe siècle conservé au Met, attribué à Wendelin Tieffenbrucker, permet de regarder la fabrication. Sa caisse assemble trente-sept côtes d’if. L’instrument, construit à Padoue, a été transformé au XVIIIe siècle : ses huit à dix chœurs d’origine ont laissé place à treize. Ce que le musée conserve porte donc plusieurs états d’une vie matérielle. Il faut observer la forme, les matières et le travail d’assemblage, sans en faire le modèle exact possédé par Pierre.[H3]

Luth attribué à Wendelin Tieffenbrucker, Padoue, fin du XVIe siècle, transformé au XVIIIe siècle. Vue de la caisse à côtes d’if. The Metropolitan Museum of Art, 1989.13. Instrument de comparaison, sans provenance familiale.
Luth attribué à Wendelin Tieffenbrucker, Padoue, fin du XVIe siècle, transformé au XVIIIe siècle. Vue de la caisse à côtes d’if. The Metropolitan Museum of Art, 1989.13. Instrument de comparaison, sans provenance familiale. Auteur : Wendelin Tieffenbrucker (attribution) ; photographie The Met. Notice et source · Domaine public — Met Open Access.

Sept jours à Saint-Eustache

Une proximité de dates donne au Paris du musicien une lumière particulière. Saint-Eustache est consacrée le 26 avril 1637 par Jean-François de Gondi. Geneviève, fille de Pierre et de Geneviève Daumont, est baptisée le 3 mai : sept jours plus tard. Rien ne nous dit que le ménage ait assisté à la consécration. Mais son calendrier familial et celui de la paroisse se rencontrent à une semaine d’intervalle. L’église n’est plus un monument indistinct posé derrière un nom de lieu ; elle traverse elle aussi une étape de son histoire.[H1]

L’église Saint-Eustache, gravure ancienne.
Saint-Eustache, la paroisse parisienne des Desplas–Daumont. Jean Charles Huguet d’après Charles Fichot, XIXe siècle. Paris Musées, musée Carnavalet, G.24039. Notice et source · CC0.
Saint-Eustache, vue de l’église depuis le jardin, le 16 mai 2024. La paroisse du foyer Desplas–Daumont dans son environnement actuel.
Saint-Eustache, vue de l’église depuis le jardin, le 16 mai 2024. La paroisse du foyer Desplas–Daumont dans son environnement actuel. Auteur : Chabe01. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Hier et aujourd’hui — Saint-Eustache. La gravure reproduite plus haut et la photographie de 2024 montrent deux états bien postérieurs au foyer de Pierre. La première pierre de l’église avait été posée en 1532 ; celle de la façade actuelle le fut en 1754. La vue actuelle montre l’église depuis le jardin ; l’histoire de sa façade rappelle, elle aussi, les transformations postérieures au musicien. La continuité est celle du lieu paroissial, pas celle d’un décor demeuré intact.

Les quatre baptêmes conservés répartissent la présence du ménage sur dix années : Marie, Magdeleine, Geneviève, Louis. Geneviève Daumont traverse cette série avec Pierre. Elle appartient elle-même à une famille de musicien par François Aulmont. Nous ne possédons pas son portrait, mais son nom donne au foyer son autre profondeur. L’ascendance musicale de Claude ne tient pas à un père isolé : autour de sa mère aussi, le métier revient.

Ce Paris-là se reconnaît moins à une grande représentation qu’à la répétition des mentions. On travaille, on a des enfants, on les présente à la paroisse ; un surnom accompagne le patronyme ; le même prénom revient sur la page suivante. Beaulieu prend peu à peu cette consistance. Pour le retrouver, il fallait consentir à l’ordinaire de sa vie documentaire. Il nous y attendait sans programme de concert.

IV · LES MÉTIERS QUI APPROCHENT LE POUVOIR

Daumont, Baillon et les métiers du roi

Geneviève Daumont, mère de Claude, nous conduit à François Aulmont et Geneviève Baillon. Dans la généalogie familiale, François est violon ordinaire de la chambre du roi et bourgeois de Paris. Le vocabulaire rapproche ici deux appartenances : une activité au service du souverain et une place dans la société urbaine. La musique possède ses charges, ses réseaux et ses carrières.

La qualification de violon ordinaire évoque un service inscrit dans une organisation. Elle permet de regarder autrement les alliances entre musiciens. On ne transmet pas seulement des biens. On vit dans un environnement où l’on connaît des exécutants, des maîtres, des patrons, des occasions de travail. Le savoir-faire et la réputation ont un poids social. Le mariage de Geneviève Daumont et de Pierre Desplas se situe dans ce paysage professionnel.

Par les Baillon, le chapitre rencontre Bernard, cordier ordinaire de l’artillerie, et Catherine Tartarin. Le contraste est savoureux : après les cordes que l’on fait vibrer viennent celles qui servent à équiper, attacher et manœuvrer. Le rapprochement est littéraire ; les métiers sont bien distincts. Il nous rappelle surtout que le service royal mobilise autant des gestes techniques que des offices spectaculaires.

Les Tartarin prolongent cette variété. Nicolas est maître apothicaire et bourgeois de Paris ; Edme est maître rôtisseur. Jules apparaît comme marchand. Autour d’eux, les Dupuis, les Convage et les Baudon ajoutent des alliances. L’ensemble fait entrer dans le livre une ville qui se soigne, se nourrit, achète et vend. Les métiers de bouche y ont autant de réalité que les métiers d’art.

Il faut garder ces professions côte à côte. Une famille se reconnaît souvent à la densité de ses relations plus qu’à l’uniformité de ses activités. Entre un musicien, un apothicaire et un cordier, l’arbre trace des liens que les classements sociaux trop sommaires ne savent pas raconter. Ce qui les rassemble ici est d’abord la parenté ; ce qu’ils ouvrent à notre regard est un morceau de Paris.

La chambre du roi, et tout ce qui la fait vivre

François Aulmont est qualifié de violon ordinaire de la chambre du roi. Les deux derniers mots peuvent éblouir au point de faire oublier le premier : violon. Il exerce un métier musical. La qualification situe son service ; elle ne supprime ni l’instrument, ni l’apprentissage, ni la nécessité d’être prêt à jouer. Dans notre branche, le pouvoir royal se rencontre à hauteur de musicien avant de réapparaître à hauteur de conseiller.

Geneviève Baillon, son épouse, rattache ce ménage à Bernard Baillon et Catherine Tartarin. Le cordier de l’artillerie élargit aussitôt le tableau. Le roi n’a pas seulement besoin de musique et de cérémonies. Son service repose aussi sur des fournitures, des matériaux, des ouvrages qui doivent tenir. Le titre de Bernard porte cette autre proximité avec l’institution : celle d’un artisan dont la spécialité entre dans son fonctionnement matériel.

Filerie couverte, coupe dans la longueur, Encyclopédie, tome de planches III, 1763, planche II. Un atelier de cordiers postérieur à Bernard Baillon ; exemplaire de la Bibliothèque Mazarine, ENCCRE.
Filerie couverte, coupe dans la longueur, Encyclopédie, tome de planches III, 1763, planche II. Un atelier de cordiers postérieur à Bernard Baillon ; exemplaire de la Bibliothèque Mazarine, ENCCRE. Auteur : Encyclopédie, sous la direction de Diderot et d’Alembert ; graveur non identifié dans la notice. Notice et source · Domaine public.

La planche de corderie publiée dans l’Encyclopédie en 1763 est bien plus tardive que Bernard. Sa longue filerie couverte rend cependant visible une contrainte du travail : fabriquer une corde demande de l’espace en longueur. Les figures humaines donnent l’échelle de l’installation. L’image oblige à sortir de l’idée d’un simple objet terminé. Derrière ce que l’on noue ou que l’on tend, il y a une organisation du lieu de fabrication et des gestes coordonnés.[H4]

Les Tartarin : préparer, peser, nourrir

La ligne de Catherine Tartarin nous mène à Edme, maître rôtisseur, et à Marguerite Baudon ; puis à Nicolas, maître apothicaire, et à Cécile Dupuis. Avant eux apparaissent Jules Tartarin, marchand, et Radegonde Convage. On pourrait recopier ces qualifications en colonne. Je préfère m’arrêter sur ce qu’elles font entrer dans une famille : la boutique, les produits, l’approvisionnement, la préparation et le rapport quotidien à ceux qui viennent acheter.

L’Académie, en 1694, définit l’apothicaire par la préparation et la vente des remèdes. Elle conserve aussi les plaisanteries dont sa profession faisait l’objet : les comptes sur lesquels il y aurait à rabattre et la boutique que l’on finirait par faire de son corps à force de remèdes. Les fournisseurs n’ont pas attendu notre époque pour se voir soupçonner de facturer trop généreusement. Cette langue contemporaine redonne au métier son environnement social, fait de savoir-faire, de recours et de méfiance familière.[H5]

Chez Edme, la qualification de rôtisseur ramène à l’alimentation préparée. Nous ne connaissons pas sa carte, encore moins les préférences de ses clients. Le métier suffit à le placer au contact des besoins de la ville. Le même arbre fait ainsi passer du soin à la nourriture, puis de la corde à la musique. Il ne décrit pas une spécialisation immuable ; il révèle des alliances capables de relier des activités différentes.

Les femmes assurent toutes les articulations de ce parcours. Sans Catherine, les Baillon seraient un autre dossier ; sans Geneviève Baillon, François Aulmont semblerait surgir seul ; sans Geneviève Daumont, le musicien Beaulieu perdrait la moitié de son entourage familial. Leur présence n’a rien d’un supplément aimable ajouté à une histoire d’hommes. Elle en détermine la construction.

V · RUE SAINT-HONORÉ, 1608

La maison de la Sirène

Le père du musicien porte lui aussi le prénom Pierre. Pierre Desplaces ou Desplasses est marchand drapier, bourgeois de Paris, époux de Marie Cheval. À cette génération, l’enquête retrouve une adresse qui vaut une petite scène à elle seule : rue Saint-Honoré, dans la maison de la Sirène.

Le relevé de l’inventaire après décès de Marie Cheval, daté du 22 décembre 1608, situe le mari à cette enseigne et nomme leur fils mineur Pierre. Il relève également l’intervention de Pierre Courant, marchand passementier, comme subrogé tuteur. Dans l’inventaire figure un titre de mariage du 19 février 1604. Voici donc une famille, un enfant, des professionnels proches et une maison désignée par son nom.[2]

Je préfère laisser cette Sirène à son adresse ancienne plutôt que de lui attribuer un immeuble actuel par commodité. Son enseigne suffit à faire surgir une autre manière d’habiter la ville : un nom de maison, un voisinage, une rue, des activités qui rendent le lieu reconnaissable. Nous ne possédons pas son image identifiée. Le mot conservé par le document reste déjà une découverte.

Le drapier ne doit pas être confondu avec le tisserand. Sa qualification appartient au commerce des draps. Elle renvoie à des étoffes, des achats et des ventes, à une connaissance des marchandises et à une clientèle. Le fils gagne sa vie dans un autre métier, celui de la musique. Deux générations voisines suffisent à faire entendre la diversité des ressources d’une même famille.

Le document de 1623 fait revenir Pierre Desplaces et son fils dans la succession de Marie Marcès. La parenté est alors prise dans une opération très concrète : quelqu’un représente un mineur, des droits doivent être pris en compte, des biens et des intérêts sont décrits. Pour le généalogiste, quelques mots nomment une mère et un père. Pour les personnes présentes, il s’agit de régler des affaires qui les concernent immédiatement.

C’est précisément ce décalage qui rend les archives notariales si fécondes. Elles ne cherchent pas à nous raconter une famille. Elles doivent identifier les personnes parce que leurs droits en dépendent. Trois siècles plus tard, nous profitons de cette nécessité. Le notaire avait une succession à traiter ; nous y retrouvons une maison, une veuve disparue, un enfant et le commencement d’une autre histoire.

Le 22 décembre 1608

La maison de la Sirène apparaît dans un moment de deuil et de mise en ordre. Marie Cheval est morte. Son mari, Pierre Desplasses, demeure rue Saint-Honoré ; leur fils Pierre est encore mineur. L’inventaire après décès rassemble les personnes qu’il faut nommer pour que les intérêts de chacun soient reconnus. Pour le lecteur d’aujourd’hui, l’enseigne est presque romanesque. Pour les comparants, il s’agit d’un lieu identifiable, dans lequel une vie vient de s’interrompre.

Ce document a une manière très particulière de conserver les choses. Il ne choisit pas le souvenir le plus émouvant. Il suit la nécessité de décrire, de désigner, de retrouver les titres. Parmi ces papiers revient le contrat de mariage de 1604. La mort fait relire le commencement juridique du ménage. Quatre années séparent les deux repères. Le fils mineur est au centre de ce qui doit désormais être organisé.

Pierre Courant, marchand passementier, intervient comme subrogé tuteur. Le relevé ne fait donc pas seulement apparaître un père et un enfant, mais un autre professionnel du monde des marchandises et de l’habillement. Le drap, la passementerie et les liens entre maisons composent un voisinage social. Sans transformer chaque présence en récit d’amitié, on voit que la famille se règle au milieu d’autres personnes reconnues et nommées.

Rue Saint-Honoré, le 15 avril 2023. Vue contemporaine de la rue du drapier Pierre Desplasses. La maison de la Sirène de 1608 n’est pas localisée sur cette photographie.
Rue Saint-Honoré, le 15 avril 2023. Vue contemporaine de la rue du drapier Pierre Desplasses. La maison de la Sirène de 1608 n’est pas localisée sur cette photographie. Auteur : Chabe01. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Ce que le drapier sait regarder

Les dictionnaires historiques associent le drapier au commerce ou à la fabrication du drap. Dans la pièce qui nous occupe, Pierre est marchand drapier : c’est la qualification commerciale que le notaire met en avant. Il faut rendre au mot drap son sens d’étoffe, et ne pas imaginer exclusivement le linge du lit. La profession appartient au monde de l’habillement et de la marchandise textile.[H6]

Le commerce commence par la capacité à reconnaître ce que l’on vend. Dans le cas de Pierre, cette exigence professionnelle est une manière de comprendre son titre, non le compte rendu d’une vente particulière. Une étoffe a une qualité, une quantité et un prix ; elle doit trouver preneur. L’homme que le document nomme bourgeois de Paris exerce dans cet univers matériel. Son fils, plus tard, sera reconnu par une autre compétence : jouer.

Le rapprochement entre le père drapier et le fils musicien est séduisant, mais le plus intéressant est leur différence. L’ascendance ne fait pas de Pierre Beaulieu le continuateur d’une boutique familiale. Elle montre qu’une même filiation peut porter deux métiers. Entre l’enseigne de la rue Saint-Honoré et les baptêmes de Saint-Eustache, nous retrouvons un enfant devenu un homme dont les registres retiennent la musique.

En 1623, la succession de Marie Marcès ramène le père et le fils dans le même champ documentaire. Pierre Desplaces y représente son fils mineur né de Marie Cheval. La morte de 1608 reste présente dans cette désignation quinze ans plus tard. Une femme peut disparaître du quotidien et demeurer indispensable dans les mots qui établissent les droits de son enfant. C’est l’un des pouvoirs discrets de ces actes : ils continuent de nommer les absentes.

En avançant dans cette minute, nous quittons la seule maison de la Sirène. Marie Cheval conduit à Marie Marcès, puis aux Cochet et aux Lhomme. L’étoffe nous avait arrêtés rue Saint-Honoré ; le métal va nous entraîner vers les ateliers et vers le Pont au Change. Le jeune Pierre tient les deux mondes dans sa parenté, bien avant que le luth ne lui donne sa propre place.

VI · L’ÉTOFFE, LE MÉTAL ET LA MAIN

Le Paris des Cheval, Marcès et Cochet

Marie Cheval relie les Desplaces à Charles Cheval et Marie Marcès. Charles est marchand mercier ferronnier. En remontant par lui apparaissent Germain Cheval, chirurgien juré à Paris, et Jeanne Dumesnil. En remontant par Marie Marcès, ce sont les orfèvres qui occupent le premier plan : Jehan Marcès et Marie Cochet, puis Thomas Marcès et Jehan Cochet.

L’arbre rassemble ainsi des mains qui travaillent de façons très différentes. Le chirurgien, l’orfèvre, le ferronnier et le musicien ont chacun leurs instruments et leurs apprentissages. Leurs gestes ne se ressemblent pas ; ils ont en commun d’exiger une compétence reconnue. Une qualification professionnelle peut être un détail sec à la lecture. Replacée parmi les autres, elle dessine une société du travail.

Le Pont au Change est l’un des lieux nommés dans le dossier des Marcès. La vue de Raguenet, peinte au XVIIIe siècle, montre un Paris où les ponts sont encore bordés de maisons. Elle est postérieure aux générations étudiées. Elle permet néanmoins de comprendre visuellement ce que les adresses anciennes ont parfois du mal à nous faire imaginer : le fleuve, les constructions et les activités se côtoient avec une densité aujourd’hui disparue.

Jehan Marcès, maître orfèvre, est le père de Marie, épouse de Charles Cheval. Il appartient à une lignée où Thomas porte déjà la même profession. Du côté Cochet, Jehan est également maître orfèvre. La répétition du métier dans les deux ascendances attire l’attention sur le milieu dans lequel se nouent les alliances. On se marie parmi des familles que l’on connaît, dont les activités et les relations peuvent se rencontrer.

Perrette Lhomme introduit une autre branche de ce monde du métal : Hubert Lhomme, maître doreur bosselier, et Marie des Caulx. Le titre de bosselier renvoie au travail de mise en forme du métal ; la dorure ajoute un savoir-faire de surface, de matière et d’apparence. Ces mots anciens méritent mieux qu’une traduction hâtive en métiers contemporains. Ils ont leur histoire et leur place dans l’organisation de l’artisanat parisien.

Chez les Dumesnil, les Boucher et les Videron, les activités marchandes et le métier de maréchal élargissent encore le tableau. Les alliances entraînent le récit de Paris vers Claye-Souilly, puis le ramènent vers les familles de la ville. À cette échelle, la généalogie devient un réseau de compétences, de voisinages et de transmissions. Elle permet de regarder les métiers les uns à côté des autres, sans distribuer les prix selon l’éclat des matériaux.

Je ne peux attribuer à un ancêtre un bijou simplement parce qu’il est beau, ni faire d’une pièce de musée un objet sorti de son atelier. Mais le métier, lui, possède une force suffisante. Un orfèvre sait peser, façonner, assembler et finir. Un chirurgien pratique un autre art du corps et de la main. Un musicien travaille l’écoute et le geste. Dans cette branche, les noms reviennent avec leurs outils.

Un pont qui faisait rue

Le Pont au Change et ses maisons dans une peinture de Raguenet.
Le Paris des ponts habités. Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, La Joute des mariniers entre le pont Notre-Dame et le pont au Change, milieu du XVIIIe siècle. Paris Musées, musée Carnavalet, P272. Notice et source · CC0.
Le Pont au Change, le 1er novembre 2022. Le site parisien associé aux Marcès, après la disparition des maisons qui bordaient l’ancien pont.
Le Pont au Change, le 1er novembre 2022. Le site parisien associé aux Marcès, après la disparition des maisons qui bordaient l’ancien pont. Auteur : Diego Delso. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Hier et aujourd’hui — le Pont au Change. Chez Raguenet, plus haut, des maisons occupent le pont et ferment une partie de la vue ; dans la photographie de Diego Delso, prise en 2022, le regard passe au-dessus de l’eau. Les collections de Carnavalet documentent le dégagement des maisons à la fin du XVIIIe siècle. Le quartier nommé dans l’histoire des Marcès a changé de volume. La comparaison porte sur le site, non sur une boutique ancestrale identifiée.[H7]

La naissance de Marie Marcès est située au Pont au Change dans la généalogie familiale. Sa parenté réunit les Marcès et les Cochet, deux lignées de maîtres orfèvres. Cette répétition professionnelle donne à son mariage avec Charles Cheval, marchand mercier ferronnier, un relief particulier. Les deux côtés de la famille appartiennent à des mondes qui manipulent, façonnent ou font circuler des objets. Marie n’est pas un simple trait entre leurs noms : elle est la personne par laquelle ils entrent ensemble dans notre ascendance.

Orfèvre grossier, ouvrages : atelier et objets, planche de l’Encyclopédie, 1765. Document technique postérieur aux Marcès et Cochet, proposé pour comprendre leur milieu professionnel.
Orfèvre grossier, ouvrages : atelier et objets, planche de l’Encyclopédie, 1765. Document technique postérieur aux Marcès et Cochet, proposé pour comprendre leur milieu professionnel. Auteur : Encyclopédie, sous la direction de Diderot et d’Alembert ; graveur non identifié dans la notice. Notice et source · Domaine public.

Une planche de l’Encyclopédie montre l’atelier d’orfèvrerie au XVIIIe siècle. Les postes de travail, le foyer et les ouvriers répartis dans la pièce rendent visible une activité que le mot maître tend à résumer trop vite. L’ouvrage exige des installations, des outils et plusieurs opérations. La gravure est postérieure à Thomas et Jehan Marcès ; elle sert à regarder un univers technique, non à reconstituer leur atelier personnel.[H8]

Orfèvre bijoutier, outils : planche 24 de l’Encyclopédie, 1765. Un répertoire d’outils, sans attribution d’objet à un ancêtre.
Orfèvre bijoutier, outils : planche 24 de l’Encyclopédie, 1765. Un répertoire d’outils, sans attribution d’objet à un ancêtre. Auteur : Encyclopédie, sous la direction de Diderot et d’Alembert ; graveur non identifié dans la notice. Notice et source · Domaine public.

Les Cheval : de la main qui soigne à la marchandise

En suivant Charles Cheval, on rencontre son père Germain, chirurgien juré, et Jeanne Dumesnil. La qualité de chirurgien fait entrer le corps humain dans ce paysage de gestes professionnels ; celle de juré y ajoute une reconnaissance de métier. Nous n’avons pas le récit d’une intervention de Germain. Son portrait tient à sa qualification et aux liens familiaux qui le replacent parmi les autres Parisiens de l’arbre.

Jeanne Dumesnil rattache cette maison à Étienne Dumesnil, marchand, et à Girarde Boucher. Plus haut, Pierre Videron apparaît comme maréchal à Claye-Souilly. Les noms de Boucher et de Cheval pourraient inviter à des calembours faciles ; les professions sont déjà assez intéressantes pour qu’on leur épargne cet honneur. Entre Paris et Claye, l’ascendance conserve des commerçants et un artisan dont le lieu de travail nous conduit hors de la capitale.

Avec Perrette Lhomme, épouse de Thomas Marcès, revient le travail du métal. Son père Hubert est maître doreur bosselier ; sa mère se nomme Marie des Caulx. Le rapprochement avec les orfèvres se lit dans l’alliance même. On ne connaît pas les conversations qui l’ont préparée, mais on voit les familles qu’elle réunit. La dorure, l’orfèvrerie et le commerce des objets ne sont plus trois entrées de dictionnaire : ils forment le milieu des ascendants de Marie Cheval.

La place de ces femmes apparaît avec une netteté croissante. Perrette relie les Lhomme aux Marcès ; Marie Cochet apporte la branche des Cochet et des La Dehors ; Marie Marcès épouse Charles Cheval ; Marie Cheval devient la mère du musicien. À chaque génération, une alliance donne au ménage une autre parenté. L’arbre s’élargit parce que l’on suit ces personnes, sans laisser le seul nom du mari décider du chemin.

Le pont, les ateliers et les boutiques composent ainsi une ville proche. Le récit n’a pas besoin de traverser tout le royaume pour changer de milieu. Quelques rues suffisent à passer des étoffes aux ouvrages précieux, puis à l’institution judiciaire et à la boucherie. Paris rassemble ce que les listes de métiers auraient séparé.

VII · AU PIED DU CHÂTELET

Les La Dehors et la Grande Boucherie

Par Marie Cochet et Jehanne de La Dehors, la généalogie gagne une autre partie du vieux Paris. Étienne de La Dehors est marchand boucher, associé dans le dossier à la Grande Boucherie et au cimetière Saint-Jean. Il épouse Isabeau de Luppé. Le père de celle-ci, Jacques de Luppé, est écuyer et procureur du roi au Châtelet ; sa mère est Catherine Le Secq.

Le commerce et la justice se rencontrent ici presque à hauteur de rue. La Grande Boucherie et le Châtelet appartiennent au même paysage urbain. Le dessin ancien reproduit ci-dessous les rapproche dans une seule vue. Il est bien postérieur aux générations médiévales de la famille ; son intérêt est de donner un visage au quartier où les noms et les fonctions prennent place.

Avant Étienne, la ligne remonte à Pierre de La Dehors, avocat au Parlement et lieutenant criminel du prévôt de Paris, puis à Jehan et Oudard de La Dehors, maîtres bouchers. Oudard est aussi juré garde du métier. Ces fonctions professionnelles et judiciaires donnent une épaisseur politique à la branche. La ville ne se gouverne pas seulement depuis les palais : elle possède des communautés de métiers, des responsabilités, des offices et des familles installées dans la durée.

Il serait facile de sourire du boucher placé près du magistrat, comme si le second devait nécessairement faire oublier le premier. Ce serait mal lire l’histoire. Le métier nourrit, organise une activité économique et donne une place dans la cité. La charge judiciaire ouvre d’autres responsabilités. L’ascendance les conserve tous deux. Elle ne demande pas au commerce de s’excuser avant d’entrer dans le livre.

Isabeau de Luppé et Isabelle Porcher sont des femmes essentielles dans ce passage. Leurs alliances font communiquer des ensembles familiaux que les seuls patronymes masculins laisseraient séparés. Une lecture limitée aux porteurs du nom Despland aurait arrêté le récit bien plus tôt. En suivant les femmes, on passe des étoffes aux métaux, des métiers à la justice et de Paris aux familles de Sens.

La Grande Boucherie fournit ainsi un contrepoint aux blasons à venir. Derrière une longue ascendance, il y a aussi des marchandises, des boutiques, des charges de métier, des successions et des mariages. Les familles documentées le sont souvent parce qu’elles possèdent, travaillent, négocient et font écrire. Leur visibilité dans les archives a une histoire sociale.

Le commerce au pied de la justice

Jehanne de La Dehors, épouse de Jehan Cochet, est le point de passage. Son père Étienne appartient à la Grande Boucherie ; sa mère Isabeau de Luppé introduit Jacques de Luppé, procureur du roi au Châtelet, et Catherine Le Secq. Dans ce voisinage familial, la marchandise et la justice ne sont pas deux continents. Elles se rencontrent par les mariages.

Le Châtelet réunit les fonctions de tribunal de la prévôté et de prison. La documentation historique publiée par la Ville de Paris rappelle que l’ancienne forteresse, devenue un lieu de justice, fut démolie entre 1802 et 1810. Lorsque nous regardons aujourd’hui la place, nous voyons l’espace ouvert par cette disparition. Les La Dehors avaient affaire à un autre paysage : un bâtiment massif, des rues resserrées, la Grande Boucherie à proximité.[H9]

Le Grand-Châtelet et la Grande-Boucherie, dessin ancien.
Le quartier des La Dehors. Vue du Grand-Châtelet et de la Grande-Boucherie du côté de la rue Saint-Denis, anonyme, vers 1800. Paris Musées, musée Carnavalet, D.3137. Notice et source · CC0.
La Victoire de Louis-Simon Boizot sur la fontaine du Palmier, place du Châtelet, le 30 septembre 2023. Détail du paysage actuel du quartier des La Dehors.
La Victoire de Louis-Simon Boizot sur la fontaine du Palmier, place du Châtelet, le 30 septembre 2023. Détail du paysage actuel du quartier des La Dehors. Auteur : Ibex73. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Hier et aujourd’hui — le Châtelet. Le dessin vers 1800 reproduit plus haut conserve le Grand-Châtelet et la Grande Boucherie. La photographie de 2023 montre un détail de la fontaine du Palmier, sur la place actuelle. La Victoire de Boizot appartient au paysage qui a succédé à la forteresse. Les deux images racontent une substitution urbaine ; aucune ne représente la maison des La Dehors.

Chez Oudard, la qualification de juré garde du métier attire l’attention. Elle joint à l’exercice professionnel une responsabilité au sein de son organisation. Chez Pierre de La Dehors, le dossier retient des fonctions judiciaires, jusqu’à celle de lieutenant criminel du prévôt de Paris. La famille ne cesse pas d’avoir des bouchers parce qu’elle compte aussi des hommes de justice. Elle se lit dans la durée, avec plusieurs positions sociales présentes dans sa propre histoire.

Il faut aussi entendre le mot copropriétaire lorsque la généalogie le rapporte à Étienne et à la Grande Boucherie. Le métier se rattache alors à des droits sur un ensemble matériel et institutionnel. Nous sommes loin d’un surnom pittoresque. La présence de ces familles dans les documents s’explique par les affaires qu’elles conduisent, les intérêts qu’elles détiennent et les responsabilités qu’elles exercent.

La généalogie conserve encore Marie Arnoult auprès de Pierre, et Isabelle Porcher auprès d’Oudard. Ce sont deux unions, deux générations et deux ouvertures différentes. Isabelle nous emmène vers les Porcher et les Chanteprime. Isabeau de Luppé relie, plus bas, la branche au procureur du Châtelet. En prenant le temps de prononcer ces deux prénoms presque semblables, on évite de réduire plusieurs femmes à une seule fonction vague : « les alliances ».

Le passage vers Sens se prépare donc ici, au milieu d’une histoire parisienne très concrète. La Grande Boucherie ne sera pas abandonnée comme un décor devenu moins prestigieux. Elle reste derrière les orfèvres, les Cheval, le drapier, le musicien et Claude. Les charges médiévales que nous allons rencontrer arriveront jusqu’à nous par cette suite de métiers.

VIII · SENS, JOIGNY ET LE SERVICE ROYAL

Porcher, Voisines et Chanteprime

Isabelle Porcher, épouse d’Oudard de La Dehors, conduit à Jehan Porcher et Jehanne de Chanteprime. Par les Porcher et les Voisines, l’arbre retrouve Joigny et Sens. Par les Chanteprime, il entre dans un milieu d’administrateurs et d’officiers où les carrières familiales accompagnent l’affirmation des institutions royales.

Étienne Porcher est donné comme sergent d’armes du roi Charles V et maître des garnisons de vin du roi. Son épouse Agnès de Voisines est associée au commerce du sel à Sens. Le vin et le sel ont ici la consistance de ressources, d’approvisionnements et d’activités. Ils évitent au lecteur de perdre les personnes derrière une collection de fonctions honorifiques. Un titre désigne un travail, des obligations et un rapport au pouvoir.

Jehan Porcher apparaît comme conseiller aux requêtes du Palais. Chez les Voisines, Miles est prévôt royal de Sens ; Erard est notamment sergent d’armes et garde de la prévôté. Plus haut, la généalogie conserve Pierre, Renaud, Laurent et Eudes, avec le souvenir de bienfaits envers l’hospice de Sens. La branche ouvre ainsi sur une ville et sur les institutions qui organisent sa vie.

Les Chanteprime donnent au chapitre une autre échelle. Les notices historiques rencontrent Jean, bourgeois de Sens, Adam, conseiller au Parlement, puis Jehan, administrateur de la fin du XIVe et du début du XVe siècle. La généalogie familiale les relie notamment aux Longuejoue et aux Dormans. Ces noms appartiennent à un environnement où les alliances, la maîtrise de l’écrit et le service des princes peuvent peser durablement.[3]

Armes Chanteprime : or, chevron noir et trois hures de sanglier.
Maison Chanteprime : d’or au chevron de sable accompagné de trois hures de sanglier du même. Dessin de Pueblopassingby, 2018. Notice et source · CC BY-SA 4.0.
Armes épiscopales de Miles de Dormans, évêque de Beauvais.
Miles de Dormans, évêque de Beauvais : armes épiscopales associant celles de Beauvais et de Dormans. Illustration de la maison alliée, d’après l’Armorial de Gelre, f. 52r. Dessin de Jimmy44. Notice et source · CC BY 3.0.

Le blason des Chanteprime offre une image nette : un champ d’or, un chevron noir et trois hures de sanglier de même couleur. L’héraldique possède son langage ; le lecteur peut commencer simplement par regarder. Les armes donnent une forme visible à une identité familiale. À côté, les armes épiscopales de Miles de Dormans permettent de voir comment une composition associe une maison et une fonction. Elles sont reproduites avec cette attribution précise.

Ces emblèmes ont une place dans le livre parce qu’ils prolongent des personnes et des familles. Ils ne doivent pas couvrir les autres visages de la branche. Le drapier de la rue Saint-Honoré, la demoiselle suivante et le musicien ont autant de présence que le conseiller. Ce qui me touche dans cette remontée est justement la coexistence de ces mondes, réunis par des générations dont chacune a transmis quelque chose à la suivante.

De Sens à Paris, la carte fait apparaître des lieux relativement proches, mais socialement très divers. Une route généalogique ne correspond pas nécessairement à un déplacement accompli par une seule personne. Elle suit ici des alliances successives. À mesure que nous remontons, ce qui semblait être la branche d’un musicien devient une traversée du commerce, de la justice et de l’administration.

À Sens, du sel et des responsabilités

La cathédrale Saint-Étienne de Sens et son voisinage, le 26 septembre 2022. Repère dans la ville des Voisines, Porcher et Chanteprime ; aucune maison ancestrale n’est identifiée dans cette vue.
La cathédrale Saint-Étienne de Sens et son voisinage, le 26 septembre 2022. Repère dans la ville des Voisines, Porcher et Chanteprime ; aucune maison ancestrale n’est identifiée dans cette vue. Auteur : François GOGLINS. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

La cathédrale Saint-Étienne donne au visiteur un premier repère. Sa construction, commencée vers 1130–1135, appartient aux débuts de l’architecture gothique ; le quartier rassemble aussi les anciens bâtiments de l’archevêché et le palais synodal. Le monument situe la profondeur historique de la ville des Voisines et des Chanteprime. Il ne fournit pas à lui seul l’adresse de leurs maisons.[H10]

Agnès de Voisines y apparaît dans la généalogie comme négociante en sel. Cette qualité mérite de rester près de son nom. Elle lui donne une activité propre, alors que la suite des fonctions masculines pourrait facilement l’absorber. Son père Miles est prévôt royal de Sens ; son mari Étienne Porcher sert Charles V et s’occupe des garnisons de vin du roi. Dans ce ménage, les approvisionnements et les institutions se rencontrent à nouveau.

Le sel et le vin ramènent les charges à leur matière. Un roi peut être représenté par une couronne ; son service doit aussi disposer de denrées. Le titre d’Étienne fait entrer dans notre récit cette face du pouvoir : garder et pourvoir, au-delà de la seule apparence cérémonielle. Agnès, de son côté, n’est pas présentée comme spectatrice des activités familiales. Le commerce est inscrit dans sa propre notice.

En remontant les Voisines, le lecteur rencontre Pierre, Renaud, Laurent et Eudes. Le souvenir de bienfaits envers l’hospice de Sens accompagne plusieurs mentions. Cette présence dans la mémoire d’une institution donne aux plus anciennes générations une autre forme de visibilité que celle des baptêmes parisiens. Les sources changent avec les siècles. Les personnes nous parviennent par ce qu’une ville ou un établissement a eu des raisons de conserver.

Un Chanteprime, un traducteur, un livre

Jehan Chanteprime nous réserve une rencontre qui dépasse la liste de ses charges. La notice scientifique de la Bibliothèque de Genève rappelle que Laurent de Premierfait acheva à Paris, le 13 novembre 1400, sa première traduction du De casibus de Boccace pour et chez Jean Chanteprime. Voilà un fait qui donne soudain une pièce à habiter dans cette biographie : une maison où se termine un travail de traduction. Nous n’en connaissons pas ici le mobilier, mais l’activité est documentée.[H11]

L’étude de Marie-Hélène Tesnière consacrée aux manuscrits copiés par Raoul Tainguy replace ces livres dans la culture des grands officiers royaux du début du XVe siècle. Elle permet de comprendre que les carrières administratives et l’intérêt pour les textes peuvent appartenir au même monde. Les hommes qui servent le pouvoir ne vivent pas seulement parmi les comptes et les requêtes ; certains font aussi copier, traduire et circuler des œuvres.[H12]

Je trouve ce voisinage particulièrement heureux. Au détour d’une branche que j’avais poursuivie pour retrouver une suivante, apparaît un ancêtre associé au travail d’un traducteur. Il serait assez comique d’en tirer une hérédité littéraire à six siècles de distance. Je préfère garder le fait à sa juste taille : un nom de notre arbre figure dans l’histoire d’un livre. Pour quelqu’un qui essaie aujourd’hui d’en écrire un sur sa famille, cela suffit largement au plaisir.

Le retour à la filiation réunit Jehan et Gillette de Dormans, puis Pierre Chanteprime et Jeanne de Perreuse, enfin Jehanne de Chanteprime et Jehan Porcher. Le nom s’efface ensuite de la ligne directe, mais les personnes demeurent dans l’ascendance d’Isabelle Porcher. La Grande Boucherie, les ateliers et la maison de la Sirène prolongeront cette histoire. Le livre médiéval et le luth parisien se rencontrent dans notre arbre par des femmes dont les noms sont indispensables au trajet.

IX · DONNER UN VISAGE AUX LIEUX

Les maisons, les armes et les fonctions

Une belle généalogie illustrée doit pouvoir conduire le lecteur quelque part. La maison de la Sirène est un lieu nommé dans un inventaire. Saint-Eustache est une paroisse du ménage Desplas–Daumont. L’église d’Asnières appartient aux baptêmes et à la sépulture de Claude. Le Pont au Change et le quartier du Châtelet rendent visibles les milieux où les familles parisiennes exercent leurs activités.

Le château de Diant apporte un autre type de présence. Son histoire rencontre les Chanteprime, notamment François, associé à la seigneurie à la fin du XIVe siècle. Il apparaît ici comme un lieu de l’histoire de cette maison. La photographie montre l’état actuel d’un bâtiment qui a traversé bien d’autres propriétaires et transformations. Elle ne devient pas, par la seule magie d’une légende, la maison de chaque membre de la famille.[4]

Le château de Diant et ses douves.
Le château de Diant, lieu de l’histoire de la maison Chanteprime. État contemporain du bâtiment. Photographie de Thor19, 2019. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Ce choix des images répond à une question simple : qu’apportent-elles ? Une photographie d’église donne un lieu. Une vue ancienne permet de mesurer l’épaisseur bâtie d’un quartier. Un acte montre l’écriture que l’on a dû lire. Un blason restitue un emblème. La diversité est plus riche qu’une galerie de châteaux dont les liens resteraient décoratifs.

Les fonctions appellent la même précision. Maître musicien, violon ordinaire, marchand drapier, maître orfèvre, juré garde, procureur, conseiller : chaque mot replace une personne dans une organisation. Les titres et les qualités sociales prennent leur sens au milieu des autres informations. Ils n’ont pas besoin d’être agrandis pour intéresser. Dans cette branche, la réalité offre déjà une remarquable variété de positions.

Le livre peut ainsi tenir ensemble l’enseigne commerciale et les armes, le contrat et le monument, le quartier et la maison. Nous n’héritons pas matériellement de tous ces lieux. Nous recevons la possibilité de comprendre pourquoi ils figurent dans notre histoire. C’est une autre façon d’entrer dans une ville : reconnaître un nom et savoir désormais ce qu’il y faisait.

Diant, une maison dans la longue durée

La photographie de Diant invite d’abord à regarder ce qui est là : les murs, les tours et l’eau des douves. La notice de protection du ministère de la Culture distingue des éléments des XIIIe et XVe siècles et un corps de logis transformé jusqu’au XIXe. Le château actuel réunit plusieurs temps de construction. Sa silhouette ne doit donc pas être ramenée à un seul propriétaire ou à une seule date.[H13]

Dans ce livre, son lien est celui de l’histoire de la maison Chanteprime, à laquelle la seigneurie est associée. Ce n’est ni la demeure de Claude, ni celle du joueur de luth. Cette précision rend la visite plus intéressante : chaque bâtiment a une relation différente avec la famille. À Asnières, nous sommes dans le lieu où les La Humière paraissent aux registres ; à Diant, nous suivons l’histoire d’une maison alliée ; rue Saint-Honoré, nous possédons une enseigne consignée par un inventaire.

Joigny, rez-de-chaussée de la maison du Bailliage, le 12 août 2025. Illustration du cadre urbain des familles du Sénonais, sans attribution de propriété à nos ascendants.
Joigny, rez-de-chaussée de la maison du Bailliage, le 12 août 2025. Illustration du cadre urbain des familles du Sénonais, sans attribution de propriété à nos ascendants. Auteur : Benjamin Smith. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Joigny entre dans le paysage des familles du Sénonais. La façade de la maison du Bailliage, photographiée en 2025, offre un exemple de ce que la ville conserve aujourd’hui. Elle illustre le cadre urbain du parcours, sans être présentée comme un bien des Porcher ou des Voisines. Regarder les maisons d’une ville aide à lui rendre son échelle : une généalogie médiévale ne s’est pas déroulée dans un espace composé uniquement de cathédrales et de châteaux.

Les Dormans : distinguer la personne et la maison

Le cardinal Jean de Dormans : représentation rétrospective publiée dans l’Histoire de tous les cardinaux françois…, Paris, 1660. Portrait de maison, distinct de Jean de Dormans, procureur au Parlement et père de Gillette dans notre généalogie.
Le cardinal Jean de Dormans : représentation rétrospective publiée dans l’Histoire de tous les cardinaux françois…, Paris, 1660. Portrait de maison, distinct de Jean de Dormans, procureur au Parlement et père de Gillette dans notre généalogie. Auteur : Graveur non identifié ; reproduction mise en ligne par JPS68. Notice et source · Domaine public.

Gillette de Dormans, épouse de Jehan Chanteprime, est fille de Jean de Dormans, procureur au Parlement, et d’Antoinette Escot dans la généalogie familiale. Le cardinal Jean de Dormans représenté dans la gravure appartient à l’histoire de la maison ; il ne faut pas le substituer à ce procureur parce qu’ils partagent le même nom. L’image est une représentation rétrospective publiée en 1660, bien après la vie du cardinal. Elle a l’intérêt d’un portrait historique identifié, avec la distance que porte sa date.

Les armes de Miles de Dormans, évêque de Beauvais, répondent à une autre situation. Elles associent la maison et la fonction épiscopale. Leur composition en quartiers se lit donc comme une réunion de références héraldiques. À l’intérieur du livre, leur place est voisine des Chanteprime parce que Gillette relie les familles. Nous regardons une maison alliée à travers l’un de ses membres précisément nommé, avec ses armes propres à cette fonction.

Le blasonnement de Miles est écartelé : aux premier et quatrième quartiers, un fond d’or porte une croix rouge et quatre clés rouges, pour Beauvais ; aux deuxième et troisième, un fond bleu porte trois têtes de léopard d’or aux langues rouges, pour Dormans. Dans le vocabulaire héraldique, ces couleurs se disent or, gueules et azur. Les quatre quartiers associent ainsi deux compositions que le regard peut distinguer. Notice du dessin de Jimmy44, d’après l’Armorial de Gelre, f. 52r.

Cette diversité de liens donne sa cohérence à la promenade. Le château raconte une seigneurie ; le blason, une identité héraldique ; l’église, un lieu de vie paroissiale ; l’enseigne, une adresse de ménage. Les réunir permet de passer d’une échelle à l’autre. Il suffit de garder près de chaque image le nom de la relation qui nous y conduit.

X · LES ALLIANCES QUI TRANSMETTENT

Les femmes qui font tenir la chaîne

Il faut reprendre cette ascendance en prononçant les noms des femmes. Claude Despland. Geneviève Daumont. Marie Cheval. Marie Marcès. Marie Cochet. Jehanne de La Dehors. Isabeau de Luppé. Isabelle Porcher. Jehanne de Chanteprime. Agnès de Voisines. Leurs noms font passer le livre d’une famille à l’autre. Sans elles, les rameaux les plus développés resteraient étrangers les uns aux autres.

Les documents les saisissent souvent à l’occasion d’un mariage, d’une naissance ou d’une succession. Cela peut donner l’illusion qu’elles n’existent qu’au bord de la vie des hommes. Le mouvement réel de la généalogie montre leur rôle central. Un inventaire après la mort de Marie Cheval oblige à nommer son fils et à organiser sa représentation. L’ascendance de Marie Marcès donne accès à une famille d’orfèvres. Les alliances des Porcher et des La Dehors déplacent le récit vers d’autres fonctions et d’autres villes.

Extrait du contrat de mariage Coquille–La Humière, 26 avril 1701.
Préparer l’installation d’un ménage. Contrat Pierre Coquille–Catherine La Humière, reçu par Christophe Frotier le 26 avril 1701. AD Nièvre, 3 E 6/113. Reproduction du dossier familial.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.

Le contrat de Catherine montre à son tour la préparation d’un avenir. Le futur couple et les personnes qui l’assistent réunissent plusieurs intérêts et plusieurs existences. Les sommes et la rente mentionnées parmi les apports appartiennent à une économie familiale très concrète. La lecture de la minute nous permet d’en retrouver les dispositions.

Marie Angélique, sa sœur, transmet la branche vers les Gagneux. Plus tard, Reine Marguerite Gagneux et Madeleine Reine Bessin conduisent le récit jusqu’aux familles dont les noms sont plus proches de nous. Le changement de patronyme ne rompt rien. Il oblige seulement à suivre les personnes plutôt que le panneau placé devant elles.

Cette leçon traverse tout le livre. Un arbre peut sembler remonter par des hommes lorsqu’on le regarde trop vite. Dès qu’on le lit vraiment, les femmes font circuler l’histoire. Elles lui donnent ses bifurcations, ses maisons successives, ses noms nouveaux et, souvent, ses documents les plus précieux.

Acte d’inhumation d’Élisabeth Louise La Humière, 10 octobre 1677.
Quelques jours d’existence : l’inhumation d’Élisabeth Louise, le 10 octobre 1677. AD Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700. Reproduction du dossier familial.Cliquer sur l’acte pour l’agrandir ; faire défiler l’image pour en lire les détails.

Marie Cheval, toujours nommée

Marie Cheval est déjà morte lorsque l’inventaire de 1608 nous ouvre sa maison. Ce serait pourtant une erreur de la faire sortir aussitôt du récit. Son nom revient dans la représentation de son fils, puis dans la succession de Marie Marcès. Elle continue de relier l’enfant à une parenté et à des droits. Les actes la maintiennent dans la phrase parce que, sans elle, on ne saurait plus correctement désigner la place du mineur.

Marie Marcès transmet à son tour une ascendance qui conduit aux Marcès, aux Cochet et aux Lhomme. La répétition du prénom Marie peut donner une impression d’uniformité. Dès que l’on suit les couples et les générations, chacune reprend sa place : Marie des Caulx auprès d’Hubert Lhomme ; Marie Cochet auprès de Jehan Marcès ; Marie Marcès auprès de Charles Cheval ; Marie Cheval auprès du drapier. Le prénom revient, mais les maisons et les relations changent.

Agnès de Voisines offre une autre forme de présence. La qualification de négociante donne immédiatement matière à un portrait social. Isabeau de Luppé, Isabelle Porcher et Jehanne de Chanteprime apparaissent plutôt par les parentés qu’elles réunissent. Il faut accueillir cette différence. Les documents ne conservent pas la même part de chaque existence ; la narration doit leur donner leur place sans leur distribuer artificiellement des biographies de même longueur.

Chez Claude, les deux filles survivantes empêchent aussi de réduire la famille à la seule ligne dont je descends. Marie Angélique conduit aux Gagneux ; Marie Catherine conduit à Pierre Coquille et au contrat de 1701. Nous devons à cette seconde union une pièce précieuse du dossier. Une sœur qui ne figure pas dans ma ligne directe a donc participé à rendre l’histoire de mon ancêtre plus lisible. Les branches latérales ont parfois cette générosité documentaire.

Quant à Élisabeth Louise, elle ne transmet pas de descendance. Son acte de sépulture demeure pourtant dans le livre, à côté des baptêmes et des contrats. Une histoire familiale ne peut réserver sa place aux seules personnes qui ont conduit jusqu’à nous. Ce serait demander à un enfant mort de justifier sa présence par l’utilité qu’il aurait eue pour notre arbre.

XI · LE FIL JUSQU’À NOUS

De Claude jusqu’à nous

La branche Despland ne demeure pas suspendue au XVIIe siècle. Elle rejoint notre famille par Marie La Humière, également rencontrée sous les prénoms Marie Angélique, épouse de François Gagneux. Leur fils Jean Baptiste Gagneux conduit à Reine Marguerite Gagneux, puis à Madeleine Reine Bessin, née en 1755.

Les Bessin appartiennent au monde des Gobelins. Le livre les a déjà suivis dans un intérieur où un inventaire dénombre cinq chaises de paille, une table, une petite pendule, des livres et des images. Après les cordes du musicien et les étoffes du drapier, les fils de la tapisserie reviennent dans l’histoire. Ce rapprochement ne fabrique pas une vocation héréditaire ; il permet de regarder la diversité des travaux dont notre famille est issue.

De Madeleine Reine Bessin, la ligne passe à Reine Élisabeth Lefevre, puis à Adélaïde Cambray, Henri René Cadet, Gabrielle Henriette Marie Cadet et Bernard Christian Albert Vargues, mon grand-père. Elle arrive ensuite à ma mère, puis à moi. Le nom Regairaz se trouve au bout de ce parcours, bien loin des noms par lesquels il a commencé.

  1. Claude Françoise Charlotte DesplandSosa 3 451 · épouse François La Humière
  2. Marie Angélique La HumièreSosa 1 725 · épouse François Gagneux
  3. Jean Baptiste GagneuxSosa 862
  4. Reine Marguerite GagneuxSosa 431
  5. Madeleine Reine BessinSosa 215 · née en 1755
  6. Reine Élisabeth LefevreSosa 107 · née en 1781
  7. Adélaïde CambraySosa 53 · née en 1818
  8. Henri René CadetSosa 26 · né en 1847
  9. Gabrielle Henriette Marie CadetSosa 13 · née en 1885
  10. Bernard Christian Albert VarguesSosa 6 · 1921–2003
  11. Ma mèreSosa 3 · génération privée
  12. Fabian RegairazSosa 1

Cette suite se lit en quelques secondes. Les vies qu’elle rassemble ont occupé des siècles. Chacune est un passage réel : une personne a eu un enfant, qui a grandi et transmis à son tour. C’est ce que la généalogie a de plus simple et de plus vertigineux. Il faut parfois un long travail pour pouvoir écrire une ligne aussi courte.

Pour mes enfants, ces noms ne sont pas destinés à devenir une récitation. J’aimerais plutôt qu’un jour l’un d’eux entre dans Saint-Eustache, regarde le Pont au Change ou lise le nom de Sens avec une curiosité supplémentaire. Une ville cesse d’être tout à fait anonyme lorsqu’une histoire familiale y a laissé des personnes. Le chapitre leur prépare quelques-unes de ces rencontres.

De Coulanges aux noms familiers

Église Notre-Dame de Coulanges-sur-Yonne, le 10 août 2015. Vue du lieu où François Gagneux est marchand ; le cliché ne documente pas un acte familial précis.
Église Notre-Dame de Coulanges-sur-Yonne, le 10 août 2015. Vue du lieu où François Gagneux est marchand ; le cliché ne documente pas un acte familial précis. Auteur : Wayne77. Notice et source · CC BY-SA 4.0.

Coulanges-sur-Yonne est le premier lieu de cette descente où il convient de s’arrêter. François Gagneux y est marchand. Son mariage avec Marie Angélique La Humière réunit une fille issue de la maison d’Asnières et un homme du commerce local. La photographie de l’église Notre-Dame, prise en 2015, replace le nom dans une ville actuelle. Elle offre un point de départ pour une visite ; le dossier ne lui attribue pas un événement familial supplémentaire.

Jean Baptiste Gagneux, leur fils, puis Reine Marguerite Gagneux assurent la continuité vers Madeleine Reine Bessin. Le passage d’un patronyme à l’autre est particulièrement sensible ici. Celui qui chercherait seulement les Despland ne trouverait plus le chemin ; celui qui suit les personnes retrouve au contraire une succession régulière. Les noms changent parce que les ménages changent, tandis que la filiation poursuit son trajet.

Avec les Bessin, le livre familial retrouve les Gobelins et l’inventaire déjà raconté : cinq chaises de paille, une table, une petite pendule, des livres et des images. Ces objets ont une vertu que les grands titres possèdent rarement : ils donnent immédiatement la mesure d’un intérieur. On peut s’y asseoir, compter les places, regarder ce qui occupait un mur ou une table. Après les tours de Diant et les armes des Chanteprime, la petite pendule ramène heureusement l’histoire à la taille d’une pièce.

Madeleine Reine Bessin naît en 1755 ; Reine Élisabeth Lefevre en 1781 ; Adélaïde Cambray en 1818. Leurs prénoms se transmettent en partie, leurs noms déplacent le regard. Henri René Cadet, né en 1847, puis Gabrielle Henriette Marie Cadet, née en 1885, rapprochent la ligne du temps familial dont les visages et les récits nous sont plus familiers. La chaîne n’a pas sauté un siècle pour rejoindre une photographie : elle a traversé chaque génération.

Bernard Christian Albert Vargues, mon grand-père, appartient à la suivante. Ses dates, 1921–2003, tiennent dans la mémoire d’une famille contemporaine. Après lui viennent ma mère, dont je garde ici la vie privée, et moi. Les documents médiévaux, les minutes parisiennes et les registres d’Asnières ont désormais un point d’arrivée. Ce point d’arrivée ne leur donne pas rétrospectivement un projet. Il explique pourquoi j’ai voulu les lire.

Je suis notaire. Il m’est difficile de rester indifférent devant une phrase de 1623 qui distingue un père, un fils mineur et une mère défunte. Je reconnais la nécessité de nommer exactement les personnes pour régler ce qui les concerne. La langue et les institutions ont changé ; l’attention portée aux liens demeure intelligible. C’est peut-être, dans cette longue histoire, la proximité qui m’étonne le moins et me touche le plus.

Il y a donc deux mouvements dans ces pages. Le premier remonte, depuis Claude, vers les familles qui l’ont précédée. Le second redescend, de personne en personne, jusqu’aux miens. C’est en les parcourant ensemble que le chapitre trouve sa dimension familiale. Sans la remontée, il manquerait des siècles ; sans le retour, nous aurions simplement visité de belles archives.

XII · UNE ENQUÊTE À PLUSIEURS VITESSES

Le travail humain et l’intelligence artificielle

Il faut enfin raconter comment cette branche a repris vie. Elle s’inscrit dans un travail commencé bien avant les outils qui m’accompagnent aujourd’hui. Les dossiers se sont accumulés, les actes ont été retrouvés, des lectures ont été proposées puis discutées. Les recherches de 2024 et les reprises de 2026 ont fourni la matière d’un examen plus serré. Rien de cela ne ressemble à une réponse tombée d’un écran après une seule question.

L’intelligence artificielle a changé le rythme du travail. Elle a permis de remettre côte à côte des pièces dispersées, de comparer des variantes de noms, de préparer des chronologies et de confronter des scénarios. Elle a aussi servi d’interlocuteur : on lui soumet une lecture, on la conteste, on lui montre un autre extrait, puis on recommence. Le dossier avance par cette circulation entre la pièce, la proposition et la reprise.

Certains progrès ont porté sur des détails très concrets. Le prénom Louis a été distingué de celui du père dans une fin d’acte Bidault. L’inhumation d’Élisabeth Louise a été relue au 10 octobre. Les marraines des jumelles ont été différenciées. Les graphies Desplan et de Torrent ont été comparées dans des documents de nature différente. Une correction peut sembler minuscule ; plusieurs corrections rapprochées changent la solidité d’un récit.

L’outil a également fait apparaître le risque des dates déplacées. Chaque événement a retrouvé sa place dans la bonne génération. La chronologie a permis de lire ensemble les baptêmes, les unions et les successions, puis de dégager un parcours que les pièces isolées laissaient difficile à saisir.

Dans cette enquête, ma part a été de persister, de réunir les pièces, de refuser les réponses trop rapides et de décider après confrontation. L’IA a apporté de la vitesse, de l’ordre et des rapprochements. Elle a aussi fourni des propositions qu’il a fallu reprendre. On peut apprécier un collaborateur sans lui confier les clés de la maison dès qu’il sait prononcer le nom du propriétaire.

Le résultat est un chapitre que je n’aurais pas pu écrire de cette manière lorsque les noms restaient séparés. Le travail acharné a fourni les actes et la connaissance du dossier. L’outil a aidé à les faire dialoguer. Au bout, il y a des personnes rendues plus lisibles : une suivante qui signe, un musicien, un drapier à l’enseigne de la Sirène, des femmes qui transmettent et des familles dont nous pouvons désormais parcourir les lieux.

Ce qui se passe entre deux lectures

Le rapport de recherche de novembre 2024 avait déjà apporté des pièces et décrit les recherches menées autour du notariat de Clamecy. Il avait notamment retrouvé le contrat de Catherine. Les reprises de 2026 ne sont donc pas parties d’un écran vide : elles ont travaillé sur une matière patiemment rassemblée. Cette antériorité compte. L’instrument le plus rapide reste tributaire de la page qu’on lui donne à lire.

J’ai fait rapprocher des versions, remettre les événements dans l’ordre, extraire les noms des conjoints et ceux des témoins. Une longue analyse pouvait alors être confrontée à un tableau plus court ; une lecture pouvait être replacée auprès de l’image qui l’avait suscitée. Ce va-et-vient a rendu supportable une quantité de reprises qui, autrement, aurait occupé davantage de temps. La fatigue vient souvent moins d’une énigme que de devoir réinstaller sans cesse tout le dossier autour d’elle.

La reprise du baptême Bidault est un bon exemple de ce travail à petite échelle. Le prénom de l’enfant et la signature de Claude ne sont pas la même information. En revenant à la fin d’acte, on a mieux distingué ce qu’elle montrait. De même, séparer les deux marraines de 1677 a rendu à chacune des jumelles son entourage exact. Ces opérations n’avaient rien de spectaculaire. Leur accumulation a pourtant changé la netteté de toute la famille.

L’IA avait aussi une qualité fort commode : elle acceptait qu’on lui redonne le même problème. Dans une enquête obstinée, cette disponibilité n’est pas un détail. Encore fallait-il revenir au document lorsque la réponse prenait trop d’assurance ou lorsque la formulation se mettait à courir plus vite que les pièces. Je n’avais pas besoin d’une conclusion éloquente à chaque étape ; j’avais besoin que le travail avance.

L’ouverture de la branche a ainsi été moins un éclair qu’un changement progressif de visibilité. Une signature cessait d’être isolée ; une famille de musiciens trouvait sa place ; une succession ramenait une mère, un fils et un drapier dans la même phrase. Les rapprochements ont fini par composer un ensemble. C’est cet ensemble que je peux aujourd’hui raconter, avec les lieux, les métiers et les personnes qui lui donnent de l’épaisseur.

Les outils ont changé la vitesse de l’enquête. Ils n’ont pas supprimé le plaisir très ancien de reconnaître enfin un nom dans une page que l’on croyait connaître. Je le retrouve encore en regardant la signature de Claude. Après tant de tableaux, de variantes et de retours aux actes, elle paraît presque tranquille. C’est nous qui avons eu du mal à la rejoindre.

CE QUI RESTE

Un nom de sa main,
des vies à transmettre.

Je reviens à la signature de Claude. Après les arbres, les charges, les maisons et les blasons, elle garde une force particulière. Quelqu’un a tenu la plume. La trace est assez petite pour tenir au bas d’un acte et assez durable pour nous avoir conduits jusqu’à elle.

Ce chapitre ajoute des siècles au livre. Il ajoute surtout des présences. La maison de la Sirène conserve son enseigne ; Pierre retrouve son métier ; Claude son père, son entourage et ses filles. Les noms ont cessé d’être des cases éloignées. Ils composent un morceau de notre histoire que nous pouvons, à notre tour, laisser ouvert à ceux qui viendront.

POUR S’ORIENTER ET POURSUIVRE LA LECTURE

Arbres, repères et sources

Filiations présentées d’après la généalogie familiale validée par Fabian Regairaz le 2 octobre 2026. Les sources ci-dessous distinguent les documents transmis, les relevés et les références historiques ou iconographiques.

Au cœur de la branche

Lecture descendante : chaque couple conduit à l’enfant indiqué au-dessous ; les deux rameaux se rejoignent avec Claude.

Pierre Desplasses × Marie Cheval

Marchand drapier, maison de la Sirène

Pierre Desplas dit Beaulieu
Joueur de luth

François Aulmont × Geneviève Baillon

Violon ordinaire de la chambre du roi

Geneviève Daumont
Épouse Pierre Desplas dit Beaulieu

Pierre Desplas dit Beaulieu × Geneviève Daumont

Claude Françoise Charlotte Despland
Épouse François La Humière

Marie Angélique La Humière × François Gagneux

Trois chemins dans l’ascendance

Les orfèvres et le drapier

  1. Thomas Marcès × Perrette Lhomme
  2. Jehan Marcès × Marie CochetMarie Cochet est fille de Jehan Cochet et de Jehanne de La Dehors.
  3. Marie Marcès × Charles ChevalCharles est fils de Germain Cheval et de Jeanne Dumesnil.
  4. Marie Cheval × Pierre Desplasses
  5. Pierre Desplas dit Beaulieu × Geneviève Daumont

De Sens à la Grande Boucherie

  1. Étienne Porcher × Agnès de VoisinesAgnès est fille de Miles de Voisines et de Jeanne Camp.
  2. Jehan Porcher × Jehanne de Chanteprime
  3. Isabelle Porcher × Oudard de La Dehors
  4. Jehan de La Dehors
  5. Pierre de La Dehors × Marie Arnoult
  6. Étienne de La Dehors × Isabeau de Luppé
  7. Jehanne de La Dehors × Jehan Cochet
  8. Marie Cochet × Jehan MarcèsRejoint le rameau des orfèvres.

Les alliances Chanteprime

  1. Jean Chanteprime × Louise de La Mothe
  2. Adam Chanteprime × Jehanne de Longuejoue
  3. Jehan Chanteprime × Gillette de Dormans
  4. Pierre Chanteprime × Jeanne de Perreuse
  5. Jehanne de Chanteprime × Jehan PorcherRejoint le rameau Porcher–La Dehors.

Quelques dates pour traverser le chapitre

DateRepèreDans l’histoire familiale
1604Mariage Desplasses–ChevalLe titre du 19 février est relevé dans l’inventaire de 1608.
1608La maison de la SirèneInventaire de Marie Cheval, rue Saint-Honoré, le 22 décembre.
1623La succession MarcèsPierre Desplaces et son fils apparaissent dans le dossier de succession.
1633–1643Le foyer du musicienBaptêmes de Marie, Magdeleine, Geneviève et Louis Desplas.
1677Les jumelles La HumièreBaptêmes de Marie Angélique et Élisabeth Louise ; décès de cette dernière en octobre.
1695Le raccord GagneuxMariage de Marie Angélique La Humière et François Gagneux.
1701L’installation de CatherineContrat avec Pierre Coquille, le 26 avril.
1713La sépulture de ClaudeDernière mention du parcours à Asnières, en janvier.
2024–2026L’enquête reprendDossiers, relectures, rapprochements assistés par l’IA et ouverture de la branche.

Les lieux qui donnent corps à la branche

De Paris aux pays de l’YonneSchéma de repérage : Paris au nord-ouest ; Diant, Sens et Joigny vers le sud-est ; Asnières-sous-Bois, Coulanges-sur-Yonne et Clamecy plus au sud. Les positions sont simplifiées.PARIS · SÉNONAIS · YONNENParisSaint-Eustache · rue Saint-HonoréPont au Change · Grande BoucherieDiantChanteprimeSensPorcher · Voisines · ChanteprimeJoignyFamilles du SénonaisAsnières-sous-BoisClaude et les La HumièreCoulanges-sur-YonneLes GagneuxClamecyCatherine et Pierre Coquille
Carte de repérage schématique, sans échelle. Les lieux situent les familles, leurs activités ou leur histoire ; ils ne constituent pas l’itinéraire d’une seule personne.

Sources de l’édition développée

Les appels H1 à H13 renvoient aux enrichissements historiques. Les portraits familiaux et les liens de parenté suivent le dossier transmis. Les crédits de chaque illustration sont placés sous l’image ; les photographies sont datées lorsqu’elles le sont dans leur notice. Images redimensionnées pour la mise en page, sans retouche du contenu.

  1. H1 — Saint-Eustache, histoire de l’église. Construction, consécration du 26 avril 1637 et façade du XVIIIe siècle. Consulter la source.
  2. H2 — The Metropolitan Museum of Art, Lute Player, 2008.459. Valentin de Boulogne, vers 1625–1626 ; identification iconographique du joueur. Consulter la source.
  3. H3 — The Metropolitan Museum of Art, Lute, 1989.13. Attribution, matériaux et transformations de l’instrument. Consulter la source.
  4. H4 — Encyclopédie, Corderie, planche II, 1763, ENCCRE. Filerie couverte, exemplaire Bibliothèque Mazarine. Consulter la source.
  5. H5 — Dictionnaire de l’Académie française, 1694, « apothicaire ». Définition et expressions contemporaines du métier. Consulter la source.
  6. H6 — Dictionnaire de l’Académie française, 1762, « drapier ». Sens historique du métier ; la qualité personnelle de Pierre vient des actes du dossier. Consulter la source.
  7. H7 — Paris Musées, Carnavalet, maisons du Pont au Change. Document iconographique sur leur démolition à la fin du XVIIIe siècle. Consulter la source.
  8. H8 — Encyclopédie, planches « Orfèvre », 1765. Atelier et ouvrages ; planche des outils dans sa légende propre. Consulter la source.
  9. H9 — Ville de Paris, Le Grand-Châtelet, geôle de l’Ancien Régime. Fonctions de tribunal et prison ; démolition entre 1802 et 1810. Consulter la source.
  10. H10 — Office de tourisme de Sens, La cathédrale Saint-Étienne. Début de construction et quartier épiscopal. Consulter la source.
  11. H11 — Paule Hochuli Dubuis, Bibliothèque de Genève, Ms. fr. 190/1, notice e-codices, 2010. Contexte de la première traduction de Boccace par Laurent de Premierfait en 1400 pour Jean Chanteprime. Consulter la source.
  12. H12 — Marie-Hélène Tesnière, Les manuscrits copiés par Raoul Tainguy. Romania, 107, 426–427, 1986, p. 282–368 : culture des grands officiers royaux au début du XVe siècle. Consulter la source.
  13. H13 — Ministère de la Culture, Château de Diant, PA00086927. Datation des constructions et notice de protection. Consulter la source.

Édition illustrée augmentée du 2 octobre 2026. Texte : Fabian Regairaz, avec assistance de l’intelligence artificielle à la recherche documentaire, à la rédaction et à la composition. Généalogie arrêtée par l’auteur. Droits des illustrations : selon les mentions individuelles ; les licences CC BY-SA s’appliquent aux images concernées.

Les documents du dossier

  1. Dossier familial et raccord. Ascendants de Fabian Regairaz, export Geneanet emmett du 2 octobre 2026, 54 pages : Sosa 3 451 (Claude), 1 725 (Marie La Humière), 862 (Jean Baptiste Gagneux), 431 (Reine Marguerite Gagneux), 215 (Madeleine Reine Bessin), 107, 53, 26, 13, 6, 3 et 1. Ascendants de Marie La Humière, export transmis avec ses notes. Arbre familial emmett.
  2. Desplaces et la maison de la Sirène. Inventaire après décès de Marie Cheval, 22 décembre 1608, Archives nationales, MC/ET/C/165 ; relevé du Projet Familles Parisiennes, entrée Desplaces/Desplasses. Index public · Vue indiquée par le relevé. Inventaire de Marie Marcès, 8 août 1623 : comparution étudiée dans le dossier familial.
  3. Le musicien et sa famille. Fonds Laborde, extraits transmis : Marie, 8 septembre 1633 ; Magdeleine, 18 juin 1634 ; Geneviève, 3 mai 1637 ; Louis, 24 juin 1643. Synthèse Ascendance Pierre Despla dit Beaulieu, 2 octobre 2026, p. 1–2. Projet Familles Parisiennes.
  4. Claude et les La Humière à Asnières. Archives départementales de l’Yonne, Asnières-sous-Bois, BMS 1669–1700, 4 E 20/E 1 (5 Mi 85/9), et BMS 1701–1740, 4 E 20/E 2 (5 Mi 86/1). Baptêmes de septembre 1677 et de février 1682 ; mariage Gagneux–La Humière en juillet 1695 ; sépulture de janvier 1713. Reproductions transmises dans le dossier, notamment Joueur de luth, annexe p. 9–10. Archives de l’Yonne.
  5. Contrat Coquille–La Humière. Archives départementales de la Nièvre, 3 E 6/113, Christophe Frotier, 26 avril 1701. Extrait photographique transmis. Archives de la Nièvre.
  6. Histoire des recherches. Rapport de D. Descourtieux, Bonne Pioche Généalogie, 20 novembre 2024, cité dans les dossiers transmis ; notes, réexamens et échanges des 1er et 2 octobre 2026. Les anciennes argumentations sont utilisées pour raconter le cheminement de l’enquête ; la présente édition suit la généalogie arrêtée par son auteur.

Repères historiques et iconographiques

  1. Chanteprime. Notice biographique de Jehan de Chanteprime et bibliographie ; Bibale, IRHT : armoiries d’Adam de Chanteprime, Paris, Mazarine 2909, f. 97 (notice de repérage). Les filiations sont celles de l’export familial ; les armes reproduites portent leur attribution et leur crédit propres.
  2. Diant. Histoire de la seigneurie et références patrimoniales ; photographie de Thor19, 20 février 2019, CC BY-SA 4.0. Le château illustre l’histoire de la maison Chanteprime.
  3. Paris et ses quartiers. Paris Musées, musée Carnavalet : L’église Saint-Eustache, Huguet d’après Fichot, G.24039 ; La Joute des mariniers entre le pont Notre-Dame et le pont au Change, Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet, P272 ; Vue du Grand-Châtelet et de la Grande-Boucherie, anonyme, vers 1800, D.3137. Liens vers les notices et droits dans les légendes.
  4. Reproductions d’archives. Extraits d’actes des XVIIe et XVIIIe siècles déjà présents dans les dossiers familiaux transmis, sans ajout ni retouche des écritures. Conservation : AD Yonne et AD Nièvre selon les légendes ; photographies et transcriptions communiquées dans le cadre de la recherche familiale.